Ma semaine suisse

Une Suisse sans avenir

OPINION. Ce qui nous menace n’est pas le manque de confiance, mais l’incapacité à nous confronter à la réalité et à définir ce qui nous tient ensemble, écrit notre chroniqueur Yves Petignat

Nous vivons dans une démocratie incapable de se gouverner. Impuissante à se tourner vers l’avenir. Le renvoi de la loi sur le CO2 par le Conseil national et l’absence de décision sur le sort des relations avec l’UE ne sont que les derniers avatars d’un parlement et d’un gouvernement qui ont renoncé. Prévoyance vieillesse, accord avec l’UE, coûts insupportables de l’assurance maladie, environnement, égalité des salaires entre hommes et femmes: on a assez dit, dans ces colonnes, que nous entamons la dernière année d’une législature perdue.

Briser notre bulle

On peut bien sûr, comme le président du PDC Gerhard Pfister, en rendre responsable le Conseil fédéral, «le plus faible depuis vingt ans, sans courage et sans vision pour la Suisse». En exceptant Doris Leuthard et Alain Berset. Encore que, dans un pays qui a hissé le pragmatisme au rang des vertus patriotiques, il est généralement déconseillé d’avoir des visions. Toutefois, le renoncement à assumer ses responsabilités de gouvernement pour signer le Pacte de l’ONU sur les migrations ou cette façon de gagner du temps en se défaussant sur les partenaires sociaux au sujet des négociations avec Bruxelles donnent raison au patron des démocrates-chrétiens. D’autres voient la cause de cette paralysie dans l’incapacité de constituer une grande coalition d’ouverture, des socialistes aux libéraux-radicaux en passant par les démocrates-chrétiens. L’inaptitude des politiques à définir le minimum de ce que chacun de nous est en droit d’attendre de l’Etat.

Mais n’est-ce pas le reflet de la société suisse? Une société qui comme nulle autre en Europe fait confiance à plus de 80% à ses institutions. Mais reste impuissante à imaginer dans quelle Suisse elle souhaite vivre dans vingt ans, nous dit le Livre blanc publié ce printemps par le laboratoire d’idées Avenir Suisse. Une société qui semble avoir renoncé à peser sur le cours des choses. Ce serait l’expression d’un «fossé sociétal qui concerne non seulement les relations extérieures, mais aussi le rapport entre l’action individuelle et celle de l’Etat au niveau collectif». Or, constate l’ancien conseiller fédéral Kaspar Villiger en postface, «le problème est que nous semblons avoir perdu notre capacité à briser les parois de notre bulle, de notre chambre d’échos où résonnent nos préjugés… désappris à ne pas couvrir d’invectives les personnes d’opinions différentes».

Jusqu’ici, tout va bien…

Dans une société qui oppose les libertés individuelles au pouvoir collectif, il nous est trop douloureux de renoncer à l’avenir que nous avions imaginé personnellement. Alors, quand la réalité contredit notre représentation du monde, nous déformons les faits pour les faire coïncider avec nos propres opinions. C’est ainsi que le parlement est incapable de prendre en compte la réalité de la menace climatique, ou un parti d’abandonner l’illusion d’une souveraineté absolue dans un monde interconnecté. Ou ce qui nous permet de repousser à toujours plus tard une vraie consolidation de la prévoyance vieillesse.

«Gilets jaunes», Mouvement 5 étoiles, Podemos, Démocrates de Suède sont l’expression de la violente crise de confiance sociale qui mine la démocratie chez nos voisins. Malgré les efforts de l’UDC pour glisser ici la méfiance entre peuple et dirigeants, ce qui nous menace n’est donc pas le manque de confiance, mais l’incapacité à nous confronter à la réalité. Et à définir ce qui nous tient ensemble. Mais comme jusqu’ici tout va bien…

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