il était une fois

Une Suisse dans la crise, vue par Meinrad Inglin

Le roman épique national de 1938, «La Suisse dans un miroir», est publié en poche. Mal connu en Suisse romande, il a cependant deux ou trois choses à nous dire

Il était une fois

En 1938, année trouble, anxieuse, cynique, un éditeur de Leipzig publie les mille pages d’un roman politique suisse, Der Schweizerspiegel. L’auteur, Meinrad Inglin, a 45 ans. Il est né et écrit à Schwyz. De cette ville qu’on aurait pu croire protégée des fureurs, il peint le tableau réaliste de la Suisse dans une guerre, celle de 1914-1918, qu’il a connue comme lieutenant.

Le livre connaît un succès modeste. La Seconde Guerre mondiale le prive d’une audience et, lorsqu’elle se ter­mine, le réalisme littéraire n’est déjà plus dans l’air du temps. Le Schweizerspiegel tombe dans l’oubli. Publié en français en 1955 par les Editions de l’Aire sous le titre La Suisse dans un miroir, le livre ne rencontre pas non plus le public romand. Sa réédition en 1985 dans un petit tirage ne le sort pas de sa quasi-clandestinité. Depuis ce printemps, il est disponible en poche, deux volumes de près de 400 pages, avec une excellente préface d’Adolf Muschg qui retrace le destin de ce roman malchanceux mais néanmoins tenace. La décision de l’Aire de le remettre en librairie indique en effet l’écho durable de son propos, même si c’est aujourd’hui sous un angle plus documentaire que simplement littéraire.

Comme les Buddenbrook de Thomas Mann, auquel le roman est souvent comparé, La Suisse dans un miroir est l’histoire d’une famille bourgeoise, zurichoise en l’occurrence, confrontée aux événements des années 1912 à 1918, de la visite de l’empereur allemand en Suisse jusqu’à la grève générale. Le père, Alfred Ammann, à la tête d’une petite fortune acquise de ses propres mains, est conseiller national libéral dans le civil et colonel de brigade au militaire. Il pose le cadre politique et moral archétypique dans lequel sa descendance, trois fils et une fille, est censée évoluer: respect du juste milieu, sens de la mesure, responsabilité individuelle mais opinion consensuelle, refus de s’exposer, etc. La mère tient la maison sous sa coupe maternelle, avec droit de contrôle sur les émotions en circulation. Les enfants, happés par les priorités politiques de leur génération, détruisent comme à plaisir l’illusoire idylle familiale, se mêlent aux turbulences de leur temps, l’un très à droite, l’autre très à gauche et le troisième hésitant. La réserve prêchée par le père comme vertu nationale est le dernier de leur souci. La fille fait un mauvais mariage et divorce. Encore un échec. Un grand nombre de personnages accompagnent ou côtoient les membres de la famille Ammann, offrant des caractères, des situations, des intrigues qui forment le tableau de la Suisse pendant les six années cruciales de son histoire, celles où elle a failli succomber à ses divisions culturelles et sociales.

On assiste à une succession de crises politiques, sociales et individuelles où se confrontent des visions contradictoires du pays et du monde et où se perpétue finalement, au travers de moult controverses, l’idée suisse dans sa forme adaptée à l’époque. Elle s’exprime par la bouche du rude divisionnaire Bosshart dont le neveu, Severin, aîné des Ammann, voudrait faire un Führer helvétique: «Qu’est-ce que notre Etat, assène le gradé pour justifier son refus? Un organisme vulnérable, sans cesse menacé, comme l’est toute œuvre humaine produite par une haute culture! Il ne supporte aucune solution extrémiste et convient très mal comme place de jeu pour des gens immatures; il est au contraire voué à la mesure et à l’équilibre. La Suisse est un pays pour gens mûrs!»

La relecture en 2013 de ce roman national, tandis que le pays est confronté à son devenir dans le monde, donne une vue sur la condition de l’homme suisse, condamné à l’humilité, à la défensive, à la renonciation à la grandeur. Il n’aura pas de Führer, au regret de Severin, mais pas non plus d’exaltation ou d’engagement collectif, au regret de Paul, le deuxième des Amman: «Cette vie nationale, se plaint-il, a atteint son point de saturation et ce qu’on en voit encore de temps en temps est si fade et éventé qu’il n’est pas d’homme à l’esprit tant soit peu vif qui puisse y prendre part sans se renier soi-même.» La neutralité l’étouffe.

Le divisionnaire Bosshart a encore sa réponse: «Nous ne fûmes pas jugés dignes de participer à la grande tempête mondiale, aux actions grandioses et aux aventures, à la gloire nationale et à l’héroïsme. Le destin est passé à côté de nous. Alors, sapristi, prenons à cœur cette leçon et ne nous accrochons pas au destin mais à la liberté!»

Ni Severin ni Paul n’accèdent au programme de la faiblesse comme grandeur, de la petitesse comme dignité. Mais Fred, le troisième des fils, partagé entre les aspirations opposées de ses frères, finit par choisir la voie helvétique de la tradition, des pères, de la patrie. Dans les circonstances des années 30 sous lesquelles écrit Inglin, la voie helvétique est celle de l’unité nationale, nourrie par l’amour de la terre, du paysage et des quatre cultures suisses. Cette fin contingente du roman a sans doute contribué à sa disgrâce une fois les esprits libérés de l’emprise de la guerre.

Son intérêt renouvelé aujourd’hui tient surtout à sa minutieuse description des tensions internes suisses qui surviennent dans les situations de crise avec le monde extérieur. Quand se posent urgemment les questions du quoi faire et du qui sommes-nous. Les équilibres nationaux dépendent des équilibres ou déséquilibres internationaux. C’est toujours dans les mouvements du monde que se forge et se perpétue la voie helvétique du juste milieu. Mais, pour reconnaître le milieu, tout le champ aura au moins dû être perçu, discuté et mesuré.

Meinrad Inglin, «La Suisse dans un miroir», traduit de l’allemand par Michel Mamboury, 2 tomes, L’Aire bleue, 2013.

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