Il pleuvait la liberté, ce mercredi, aurait dit un vieil ami disparu. En ce 23 juin, Berne nous annonçait un petit vent de délivrance pour l’été, des sourires non masqués dans les rues, de la musique dans les clubs, de l’ambiance sur les stades et de la joie sur les terrasses. Le ministre de la Santé, Alain Berset, annonçant ce retour prudent vers la normalité, s’est voulu optimiste: «La situation est bonne en Suisse, et même enviable…» Un espoir se dessine de mettre fin à la déprime des plus jeunes, de retrouver les gestes de convivialité, d’ouvrir enfin des perspectives aux entreprises. Et de ramener à leur chaise longue les énervés et complotistes du covid.

Nous avons déjà les perdants

Mais que sera cet «après-covid» si longtemps espéré? Débouchera-t-il sur une autre vision de l’avenir? Dans ses chroniques d’histoire, Tout est calme, seules les imaginations travaillent (Editions Taillandier, 2021), Emmanuel de Waresquiel, biographe des âmes damnées de l’ère post-révolutionnaire, Talleyrand, Fouché, rappelle que «les grandes crises ont toujours été suivies de bouleversements sociaux. Elles font des perdants et des gagnants, des pauvres et des riches, ceux qui rattrapent le temps perdu et ceux qui restent au bord du chemin. Elles changent les mœurs et les mentalités.» Déjà, selon une étude menée par la Plateforme contre la pauvreté, la première phase de restrictions a montré qu’en Suisse «les personnes avec un bas revenu ont plus souvent subi des pertes financières que les autres et qu’elles ont plus fortement redouté de devoir utiliser leurs économies, réduire drastiquement leur train de vie ou recourir à des prestations sociales». Nous avons déjà les perdants.

Pays de réaction et non de révolutions, nous continuons à savourer «les charmes de la boutique»

Alors, prévient le biographe du «prince immobile» et de «la pieuvre», «le retour à la normalité, à la paix, aux petits intérêts et aux charmes de la boutique énerve la jeunesse». En France tout au moins. A une Suisse en panne de réformes et de projets, frappée par le désaveu des partis dans leur stratégie climatique, désorientée par l’abandon de l’accord-cadre avec l’UE, paralysée face à la réforme des retraites ou aux coûts de la santé, faut-il souhaiter, sinon un énervement de la jeunesse, du moins un grand bouleversement? Inutile, à lire l’étude annuelle de l’Académie militaire et du Center for Security Studies (CSS). En 2021, 95% des Suisses disent éprouver un sentiment général de sécurité et 83% restent optimistes quant à l’avenir de la Suisse. Pays de réaction et non de révolutions, nous continuons à savourer «les charmes de la boutique», pour reprendre le mot de Waresquiel.

La neutralité comme identité

Les Suisses ont confiance dans leurs institutions et n’y voient rien à changer. La crise n’accouchera pas de grands bouleversements. 83% des Suisses refusent ainsi l’idée d’une adhésion à l’UE, mais souhaitent une Suisse autonome qui coopère uniquement au niveau économique. Pour la coopération économique, il faudra pourtant repasser. 84% pensent que la neutralité est une composante de l’identité suisse et pas seulement un instrument de sécurité. Il y a exactement 30 ans, un ancien ministre de la Défense, Arnold Koller, avait pourtant émis une analyse autrement audacieuse. «Nous devons avoir la lucidité d’admettre, disait-il, qu’en 1991 l’interdépendance culturelle, économique, politique et juridique de l’Europe représente un facteur aussi important que la neutralité pour la sécurité et l’indépendance de notre pays.» Dans un pays dont la population est toujours satisfaite du «cas particulier suisse», l’après-covid se résumera donc à retrouver ce que nous avions avant: le droit à l’ennui et l’absence de désir.

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