Tel un rappel des fondamentaux de l’histoire nationale, La Suisse et les puissances européennes. Aux sources de l’indépendance (1813-1857) tombe à point nommé. Bien avant la votation du 25 novembre sur les «néo-baillis», le thriller des mesures d’accompagnement ou un accord-cadre avec l’Union européenne, les pressions extérieures comme les concessions faites à l’étranger ont toujours fluctué. Elles relèvent de la normalité historique et non d’une déchéance contemporaine. L’historien Cédric Humair inscrit dans une même perspective bicentenaire les efforts actuels consentis par le Conseil fédéral tant en Asie qu’en Amérique du Sud pour dynamiser les relations économiques.

Rappelons d’abord que, loin de la fable d’un «1291, année zéro», la Confédération helvétique s’émancipe juridiquement du Saint Empire romain germanique lors du traité de Westphalie en 1648, les derniers liens ne se dissolvant qu’avec la diète de Ratisbonne de 1803. A Vienne, en 1815, la survie de la Suisse n’a rien d’une évidence, vu les tensions intérieures entre ses différents mondes de production, exportateurs ou protectionnistes. «Il n’y a pas d’esprit que l’on pourrait appeler national dans la population. La Suisse ne peut être trouvée que sur la carte», observe le ministre britannique Stratford Canning l’année précédente. L’appui du Foreign Office, composant avec les intérêts divergents des puissances continentales, s’avère décisif à diverses reprises pour garantir l’inviolabilité du pays face à la France, l’Autriche ou la Prusse.

A nos amis les Anglais

L’historienne américaine Ann Gordon Imlah voit dans l’adoption en 1857 de la mélodie du God Save the Queen pour le chant patriotique Ô monts indépendants – version francophone à consonance souverainiste du Rufst du mein Vaterland de 1811 – un témoignage rendu aux relations anglo-suisses. En prolongeant l’analyse de l’auteur, l’internement, en 1871, des 100 000 Français du général Bourbaki en déroute face à la Prusse (accueillerait-on 300 000 Syriens en 2018, dans une Suisse trois fois plus peuplée?) garantit à ce petit pays démocratique un statut de grande nation au milieu de l’Europe des princes. Avec, en prime, une pierre décisive à l’édifice du mythe de la terre d’asile.

En 1856, le Conseil fédéral ferme les yeux sur les 4000 mercenaires enrôlés dans la coalition franco-anglaise en Crimée

Cédric Humair descend aussi de son piédestal la neutralité, davantage «un outil mis au service d’intérêts qu’un principe intangible», que le XXe siècle sacralisera. En juillet 1815, 22 000 soldats suisses pénètrent en Franche-Comté et en pays de Gex. Le recès de la Diète fédérale du 17 mai 1848 indique qu’elle n’est qu’«un moyen en vue d’un but», l’Etat se réservant «dans certaines occasions de sortir de sa situation de neutre». Henri Druey envisage, lui, l’entrée en guerre aux côtés d’autres républiques, en exportant si nécessaire la révolution. Le député vaudois à la Diète écrit au Conseil d’Etat le 30 mars 1848 qu’«il faudrait au moins que la Suisse pût aller jusqu’à la mer, afin d’avoir une existence réellement indépendante et recevoir, en cas de besoin, les secours de l’Angleterre et des Etats-Unis». En 1856, le Conseil fédéral ferme les yeux sur les 4000 mercenaires enrôlés dans la coalition franco-anglaise en Crimée.

Dans les pas de la superpuissance américaine

Sur le plan économique, le blocus continental napoléonien fait planer un risque d’asphyxie. Avec le recul, cette catastrophe annoncée est accueillie telle une bénédiction. Le grand tisserand appenzellois Johann Caspar Zellweger se réjouit en 1825 des «échanges directs avec les incommensurables territoires d’Amérique du Nord et du Sud». Le protectionnisme douanier permet à la Confédération d’améliorer son indépendance et de gagner des marchés lointains, dans le sillage de l’Empire britannique. La Suisse développe en outre le système consulaire le plus intense du continent par nombre d’habitants.

Le Zollverein de 1834 menace à nouveau les cantons suisses, incapables de s’entendre sur une adhésion au système allemand ou sur un tarif commun, qui sera la grande affaire de la révision du Pacte fédéral en 1848. «Une union formelle avec tout système douanier étranger serait assurément fatale à l’indépendance nationale», analyse l’ambassadeur anglais David Morier en 1842. Deux traités commerciaux avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis en 1855 et 1856 marquent l’apogée de la perspective atlantique. Les Etats-Unis passant au protectionnisme après la guerre de Sécession, la part de marché européenne remonte de 36 à 80% à la fin du XIXe siècle. Après 1945, la Suisse marche dans les pas de la superpuissance américaine, mais se retrouve en concurrence (bancaire notamment) avec elle à la fin de la guerre froide. Surgit alors l’alternative avec l’Union européenne: s’intégrer, résister? Le XXIe siècle, lui, s’annonce-t-il chinois?

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.