Ma semaine suisse

Une vérité si délicate

Le pouvoir est forcément désemparé face à des phénomènes qu’il peine à anticiper comme le rappelle une anecdote du maître de roman d’espionnage

Il est toujours piquant d’observer avec quelle véhémence ceux-là mêmes qui soupçonnaient la police et les services de renseignement de préparer un «Etat fouineur» s’insurgent contre l’inefficacité de ces mêmes services à la première déficience. «Concert avec 6000 néonazis! Le Service de renseignement était bien trop occupé avec la surveillance de 12 burqas dans le pays», a ainsi tweeté le conseiller national PS Cédric Wermuth au lendemain du concert nazi rock d’Unterwasser.

Le député socialiste s’était opposé à la loi sur le renseignement en dénonçant les atteintes arbitraires à la liberté et à la démocratie. Or, à moins de disposer d’une base juridique interdisant à titre préventif de tels rassemblements et qui permette d’infiltrer les réseaux privés, avant même toute infraction, les autorités sont désarmées. Que veut-on au juste? Car, comme le faisait dire Claude Chabrol à son inspecteur Lavardin, «Nous vivons à une époque où les pizzas arrivent plus vite que la police». Surtout quand les livreurs de pizzas roulent en Harley.

Le dit de John Le Carré

Dès lors, le pouvoir est forcément désemparé face à des phénomènes qu’il peine à anticiper. Mais il ne l’avouera jamais. De manière assez savoureuse l’écrivain John Le Carré vient de nous le rappeler cette semaine dans son livre de mémoires, «Le tunnel aux pigeons», tout juste sorti de presse. Celui qui fut brièvement agent du MI5 puis du MI6 britanniques est un vieil habitué de Berne où il est passé par l’Université. Il s’y est fait des amis de longue date. Voilà, qu’une nuit de septembre 1982, son téléphone se met à sonner à Londres. «Mon correspondant était un illustre homme politique suisse que j’avais rencontré un jour par hasard. Il avait besoin de mes conseils en toute urgence, et sous le sceau du secret, ses collègues avec lui, m’expliqua-t-il d’une voix inhabituellement sonore». Un commando de «l’armée patriotique insurrectionnelle polonaise» venait de s’emparer de l’ambassade de Pologne à Berne et y retenait des otages. «Ces garçons devaient être désarmés comprenez-vous? Il fallait les exfiltrer de l’ambassade et du pays le plus discrètement et le plus rapidement possible. Bref, puisque j’étais au fait de toutes ces choses, aurais-je l’obligeance de bien vouloir venir les faire sortir de là?… Ayant plaidé l’incompétence sur tous les tons je crois avoir suggéré que ses collègues et lui se dénichent un prêtre polonophone ou a défaut sortent de son lit l’ambassadeur britannique à Berne et lui demandent le soutien de nos forces spéciales».

La «blague» de Kurt Furgler

La voix fluette autant que le style précieux désignent assez bien Kurt Furgler comme «l’illustre homme politique suisse». A l’époque il était chef du Département fédéral de Justice et Police. Et de fait, à la tête de la cellule de crise, il fit appel comme négociateur au dominicain polonais Joseph Bochenski, professeur à l’Université de Fribourg. Mais c’est par les explosifs dissimulés dans les croissants du petit-déjeuner que l’ambassade fut prise d’assaut trois jours plus tard.

Croisant «l’illustre homme politique» sur les pistes de ski six mois plus tard, John Le Carré se vit répondre que tout cet épisode n’avait été «qu’une blague inoffensive». L’inflexible ministre, le procureur politique du «traître» Jeanmaire, celui qui avait voulu créer une police fédérale de sécurité n’allait pas avouer devant un ancien espion britannique qu’une nuit de septembre 1982 il avait un moment perdu les pédales au point d’appeler au secours un ex-agent britannique.

Publicité