Envoyer le certificat de salaire au Département des finances du canton, en plus des deux exemplaires remis au salarié, cela semble être une exigence anodine. Un canton de taille moyenne, avec un quart de million d’habitants, l’impose aux employeurs.

Mais dans une assemblée de PME de ce même canton, j’ai appris que cela signifie un amas de 200 000 feuilles de papier dans les bureaux du fisc, et que la dépense en frais de timbre se monte à 50 000 francs pour les entreprises. En plus, l’étau du contrôle de l’Etat se resserre encore un peu plus autour des citoyens. On aurait supposé que les syndicats s’y opposeraient. Les salariés sont maintenant dans une position moins avantageuse dans leur déclaration d’impôt que les bénéficiaires de revenus libres. Une petite décision donc, mais qui contient de nombreuses facettes importantes et éton­nantes.

D’ailleurs, ce canton démontre un goût particulier du contrôle également envers ses tout petits citoyens. Dans les jardins d’enfants, le personnel surveille les pique-niques apportés par les petits et leur arrache leurs bananes, sucreries et leur berlingot de thé froid afin qu’ils ne se mettent pas à grossir. On sévit contre tout le monde parce qu’on a peur de parler aux quelques parents éventuellement concernés par l’obésité de leur enfant.

Où apprend-on tout cela? Dans ces assemblées d’organisations professionnelles et économiques dont je suis friand. Il faudrait y envoyer tous les étudiants en science politique. Car c’est dans ces organisations que la vie politique et économique de notre pays est palpable.

L’assemblée générale de cette semaine, à laquelle j’assistais, s’occupait du rituel usuel des affaires statutaires. Un membre du comité à remplacer, les comptes, la décharge, le rapport du président. Or, ce sont les détails qui comptent. Les présidents et les secrétaires doivent justifier leur mandat, alors ils détaillent les succès de l’association auprès du parlement cantonal et de l’administration. Ils énumèrent les accords de coopération avec d’autres associations, les contrats collectifs conclus avec les syndicats. Et on perçoit aussi les sous-entendus liés à ces affaires. Pour le membre du comité directeur à remplacer, par exemple, le comité optait pour un professionnel patenté, mais qui en même temps était membre d’un parti dont l’absence au sein de l’appareil avait été critiqué auparavant.

Quand j’étais jeune, je m’offusquais de ces nominations uniques et très ciblées. Mais elles sont l’huile qui fait tourner une organisation. C’est pourquoi il n’y avait donc pas de deuxième candidat.

Le rapport des comptes est évocateur à plus d’un titre. Souvent, les fonds pour les élections ou pour une campagne référendaire sont exposés et les sources du financement déclarées. Beaucoup d’organisations professionnelles se financent par des activités de consultance, de formation, de certification, par des tâches administratives que sous-traitent le canton ou une autre association. Les secrétaires combinent méticuleusement ces activités, en héros du quotidien. En même temps ils cumulent des fonctions, se font connaître et préparent souvent leur entrée dans un parlement. Une telle candidature demande cependant un doigté particulier, car le secrétaire ne peut s’opposer à un membre ou au président qui auraient des visées personnelles. Bref, la vie associative est fascinante.

Certains politiciens en dehors de ce milieu peinent à avoir ces compétences. Je cite la réplique de la conseillère nationale Josiane Aubert du PS, parue dans ce journal après mon réquisitoire contre une adhésion à l’Union européenne (LT du 20 avril). Elle prétend que la Suisse n’aurait pas à doubler la TVA ni à reprendre l’euro (et doubler les taux hypothécaires Libor), deux faits que l’Union impose à tous les nouveaux membres et qui sont ancrés dans les traités. Elle manque de connaissances de base sur l’Union. Je la défie d’aller à Bruxelles et de ramener les deux promesses, à savoir que la Suisse, lors d’une hypothétique adhésion, ne devrait pas reprendre les 15% de TVA, ainsi que l’euro. Mais l’Union ne cassera pas les traités en faveur d’un gras contributeur net. L’Union casse par contre ses traités en faveur d’une aide à la Grèce, interdite dans l’article 125, alinéa 2. Car elle vire dans ce socialisme de fait qui dépense sans compter.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.