il était une fois

Des unions, en Allemagne, avant l’union européenne

Angela Merkel répète qu’elle veut plus d’Europe. Sa conviction ne lui vient pas seulement de l’Union de l’espace européen formée à des fins pacificatrices mais du mode d’association, le Bund, qui a caractérisé les pratiques politiques sur l’espace allemand au cours des siècles

Il était une fois

L’historien Reinhart Koselleck (1923-2006) avance que l’histoire allemande se distingue de celle de ses voisins par ses structures fédérales. «C’est l’histoire de nombreux peuples au sein d’un seul empire qui a marqué l’expérience allemande», avant la rupture hitlérienne. Ces peuples ont d’abord échangé des serments. A partir du moment où les serments ont prouvé leur durée, la somme des associations créées a pris la forme du «Bund». Au milieu du XIVe siècle, le Bund a acquis un caractère institutionnel, il était disponible et applicable chaque fois que se concluait une nouvelle association: entre paysans, entre villes, entre chevaliers ou entre Etats. Peu à peu, le Bund est devenu lui-même acteur: les villes de l’union, par exemple, s’effaçaient devant «l’union des villes», comme dans la Hanse. Vers 1500, l’Union souabe, dirigée à parts égales par des princes, des chevaliers et des villes, était une puissance.

Ces unions étaient en contradiction avec le droit hiérarchique de l’Empire puisqu’elles stipulaient l’égalité de leurs membres. Semi-légales, elles étaient soit tolérées, soit soupçonnées de conjuration. En tout état de cause, elles faisaient fi du droit féodal et impérial, l’expérience helvétique suffirait à le démontrer.

Toutes les organisations qui ont succédé à l’Empire après 1815 se sont appelées Bund, à commencer par le Deutscher Bund, la Confédération germanique issue du Congrès de Vienne. Seule l’union des princes allemands conclue en 1867 et 1871 s’est donné le nom de Deutsches Reich mais, précise Koselleck, «juridiquement, l’empire wilhelmien était bel et bien un Bundesstaat, comme devait l’être la République de Weimar et la République fédérale d’Allemagne». Le concept de Bund est plus ancien que la formation de l’Etat moderne; il l’a précédé et a largement contribué à le structurer, affirme Koselleck.

Aujourd’hui, Angela Merkel s’affiche entièrement dévouée à la cause du «Bund» européen. Bien plus, sans doute, que le souhaiteraient ceux de ses partenaires qui ne sont pas nés dans une marmite fédérale. Sa vision de l’Union est inspirée de deux modèles, celui de Bruxelles, nouveau à l’échelle du temps et qui reste constamment à inventer, et celui de l’Allemagne, historique, qui est un mode de comportement et un savoir-faire politique anciens et éprouvés.

L’union allemande qu’elle dirige à Berlin est un corps politique très susceptible, et compliqué à l’extrême depuis vingt ans par l’intégration lourde des Länder ex-soviétiques, dont elle est elle-même ressortissante. Il ne lui viendrait pas à l’idée de le regretter.

De tous les dirigeants européens, la chancelière est donc certainement la mieux préparée à percevoir l’infinie complication d’une union et la plus spontanément croyante en la possibilité de sa réussite. Mais ses conditions sont aussi celles de l’expérience allemande: tous les membres sont tenus d’obéir aux règles qui sont fixées en commun, les plus riches et en cela les plus responsables jouissant d’une influence plus grande.

C’est la Prusse qui a ordonné autour d’elle l’Union douanière allemande (Zollverein) réunissant, à partir de 1834, les Etats avancés et les Etats retardataires sur le principe de la libre circulation des marchandises. Les innombrables péages et tarifs douaniers internes ont été supprimés et remplacés par un tarif extérieur commun aux membres, établi par une «Conférence» où les décisions étaient prises à l’unanimité. Le seul organe centralisé était le «bureau des factures», à Berlin, chargé de répartir les recettes douanières entre les 27 Etats membres en fonction de leur population, et de tenir les statistiques de l’Union.

Ce système s’est maintenu et renforcé, moyennant une succession de réformes, jusqu’en 1871, date à laquelle il a été intégré au Reich. Mais entre-temps, il s’était donné un parlement, avec deux chambres, le Zoll-Bundesrat et le Zollparlament, qui prenaient leurs décisions à la majorité. Car, comme l’avait projeté au début du siècle l’un des principaux fondateurs du Zollverein, Friedrich List, le libre-échange et la convergence économique entre les divers Etats allemands devraient progressivement contribuer à leur unité politique, sous la sage direction de la Prusse, il allait sans dire. Au contraire des penseurs anglo-saxons qui théorisaient au même moment l’autonomie de l’économie, List la voulait entièrement au service des buts politiques allemands.

Wolfgang Schäuble, l’actuel ministre allemand des Finances, est parfois soupçonné d’être le Friedrich List de l’Union européenne et Angela Merkel la reine de Prusse. Son discours de Bruges de 2010 a souvent été interprété comme la preuve de sa volonté de mainmise sur l’UE: elle y préconisait davantage d’union intergouvernementale, ce qu’elle appelait l’«Unionsmethode», et moins d’union communautaire, la «Gemeinschaftmethode». Autrement dit, plus d’Etats et moins de Commission. Angela Merkel est en tout cas mécontente du «bureau des factures» tel qu’il fonctionne à Bruxelles. Elle veut de nouvelles règles, un Mécanisme de stabilité, de la discipline. Elle dit et répète qu’elle veut plus d’Europe. Beaucoup entendent instinctivement plus d’Allemagne. C’est que la mémoire des seize ans d’Allemagne dominatrice et dévastatrice est encore fraîche (1914-1918 puis 1933-1945), tandis que les siècles pendant lesquels elle a fabriqué des Bünde sont depuis longtemps oubliés.

*Reinhart Koselleck, in «L’Expérience de l’histoire», Gallimard-Seuil.

Publicité