Les universités suisses vont connaître ces prochaines années des changements d'une ampleur rarement atteinte au cours de leur longue histoire. Ces changements sont provoqués par la globalisation de la formation académique et les nouvelles technologies éducatives. Or, les universités ne sont pas suffisamment préparées pour y faire face. Certes, elles fournissent des prestations encore remarquables en comparaison internationale, et jouissent d'un grand prestige social. Mais cela ne suffit pas pour que la Suisse investisse davantage dans la formation académique… au contraire!

Il est vrai que des politiciens de toute obédience répètent invariablement qu'ils attachent une valeur inestimable à la formation universitaire, mais lorsqu'il s'agit de lui attribuer les moyens supplémentaires dont elle a un urgent besoin, elle ne peut compter que sur un faible soutien politique. Le nombre d'étudiants est en constante progression alors que ces dernières années les ressources disponibles ont diminué en chiffres réels, ce qui mène à des conditions d'encadrement inacceptables, en particulier dans les sciences humaines et sociales. Les universités suisses se sont engagées à relever le défi mais elles n'y parviendront pas sans soutien: elles ont absolument besoin d'une amélioration durable de leurs moyens financiers.

Les universités suisses sont soumises à deux forces antagonistes: des exigences qualitatives accrues dans un monde académique globalisé d'une part et l'augmentation massive des personnes à former d'autre part. On peut dès lors résumer le contexte universitaire actuel en cinq points:

• la concurrence internationale pour attirer les meilleurs étudiants et enseignants ouvre à ces derniers une variété d'offres attrayantes;

• les nouvelles technologies éducatives (université virtuelle) transfigurent la transmission du savoir;

• l'introduction généralisée du système bachelor/master [issu d'une convention européenne dite «Déclaration de Bologne», ce cursus inspiré du modèle américain se déclinera à terme dans toutes les hautes écoles en deux étapes, le bachelor après 3 ans d'études et le master après 4 ans et demi ou 5 ans, ndlr] oblige les universités à remodeler de fond en comble les filières d'études;

• la mobilité dans le cadre de semestres d'échange ou en changeant de lieu trouve toujours plus d'importance aux yeux de beaucoup d'étudiants;

• la carrière universitaire est, pour les meilleurs diplômés, en forte concurrence avec les multiples offres du secteur économique.

Les universités ne craignent pas de relever ces défis. Pour y parvenir, elles ont cependant besoin d'infrastructures solides et de ressources suffisantes.

De 1990 à 2000, le nombre de personnes étudiant dans les universités suisses (EPF comprises) est passé de 86 000 à 97 000 (soit +12%). Sur la même période, l'aide allouée par les pouvoirs publics aux universités a reculé, en chiffres réels (francs de 2000), de 4 à 3,3 milliards (–17%). Et cela, à une époque où tous les partis politiques ne cessent de relever l'importance de la formation pour la Suisse. Selon les dernières prévisions de l'Office fédéral de la statistique, les universités compteront 111 000 étudiants (+15%) en 2007. La qualité actuelle de l'enseignement et de la recherche ne pourra dès lors être maintenue que si des contributions nettement plus élevées permettent à nouveau aux universités d'offrir un encadrement adéquat. A ce sujet, rappelons que si la population estudiantine a augmenté de 58% entre 1980 et 2000, le corps professoral, lui, ne s'est accru que de 25%. Il n'est ainsi pas rare de compter à l'heure actuelle 200 étudiants par professeur, en particulier dans les sciences humaines et sociales.

Dans ces conditions, on peut comprendre que les filières concernées regardent avec une certaine envie les conditions d'encadrement idéales qu'offrent les HES. Contrairement à ce qu'on prétend souvent, les universités ne restent pas inactives devant cette situation: elles ont pu en maints secteurs apporter des améliorations et en augmenter leur efficacité, que ce soit en se répartissant les tâches, en coopérant entre elles ou en procédant à des transferts internes de ressources.

Les universités, aux auditoires déjà bondés, n'auront pas la tâche facile pour garantir, voire améliorer, la qualité de l'enseignement. En effet, de même qu'il ne suffit pas de coller une nouvelle étiquette sur les filières existantes pour mettre en œuvre «Bologne», de même, éditer du matériel de cours sur Internet ne saurait suffire à introduire les nouvelles technologies éducatives. La Suisse ne pourra rester compétitive que si elle entreprend des réformes profondes et demandant des ressources considérables.

La Conférence des recteurs des universités suisses s'est par conséquent fixé comme but, pour la période de planification 2004-2007, de renforcer la formation universitaire et de renouveler l'enseignement. Cela ne signifie pas que les moyens dont les universités disposent pour la recherche ou pour remplir leur rôle dans la formation continue soient suffisants. Les recteurs suisses entendent cependant concentrer leur action en prenant des mesures efficaces là où les déficits sont les plus criants, à savoir l'enseignement. Et plutôt que d'appliquer le principe de l'arrosoir, les moyens demandés seront investis de manière ciblée selon les priorités suivantes:

• améliorer progressivement les conditions d'encadrement: 40 étudiants par professeur dans les sciences humaines, sociales, économiques et en droit, 35 dans les sciences techniques, 25 dans les sciences exactes et naturelles, et 20 en médecine et pharmacie;

• utiliser les nouvelles technologies éducatives dans 10% au moins de la formation universitaire;

• introduire partout des filières bachelor et master («Bologne») jusqu'en 2010;

• accroître la mobilité estudiantine pour atteindre au moins 10% par volée;

• encourager de manière cohérente la relève et rendre les carrières académiques plus attrayantes.

Ces objectifs ne pourront être atteints que si les moyens financiers pour la période 2004-2007 sont nettement revus à la hausse. Concrètement, la croissance réelle de tous les financements publics devrait atteindre 5% par année, ce qui représenterait en 2007 environ 750 millions de francs de plus qu'en 2003 et permettrait au moins de retrouver la situation de 1990. Etant donné que les cantons sont déjà très fortement mis à contribution, la Confédération devrait en assumer la majeure partie.

Il est actuellement question que, de 2004 à 2007, la Confédération augmente de 6,5% par année ses dépenses en faveur de l'éducation. Il s'agit là d'un minimum. Une augmentation limitée à 4% par année, comme cela est proposé parfois, n'apporterait aucuns moyens supplémentaires aux universités cantonales, une fois déduite la part destinée aux EPF et au Fonds national de la recherche, ce qui aurait des conséquences catastrophiques compte tenu des problèmes évoqués. Il va sans dire que cette rallonge de l'aide fédérale devrait aller de pair avec un engagement accru des cantons, faute de quoi les objectifs mentionnés plus haut ne pourront être atteints.

Le système éducatif suisse subirait de graves conséquences si les universités n'obtenaient pas les moyens auxquels elles prétendent. Puisque les jeunes sont de plus en plus nombreux à passer du gymnase à l'université, et que, d'autre part, celle-ci ne dispose plus des moyens suffisants pour leur offrir une formation de qualité, il serait alors inévitable de prendre des mesures politiquement très controversées comme l'introduction, à l'échelle nationale, d'un numerus clausus généralisé et/ou une hausse massive des taxes universitaires. Faute de quoi une perte de qualité tant de l'enseignement que de la recherche et un recul dans la médiocrité au niveau international seraient inévitables – et il serait inutile de songer à une mise en œuvre adéquate de la Déclaration de Bologne en Suisse.

En revanche, si les universités obtiennent les moyens publics nécessaires, elles sont prêtes à renforcer, de manière ciblée, les mesures qu'elles ont déjà introduites pour augmenter leur efficacité et accroître la coopération. Le partage de chaires communes, la mise en place conjointe des nouvelles technologies éducatives, une mise en œuvre suffisamment harmonisée de «Bologne» et de plus larges coopérations inter-universitaires y figurent au premier plan. Si la Confédération, les cantons et les universités unissent leurs efforts, la Suisse pourra conserver, voire améliorer, son haut niveau de formation en comparaison internationale.

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