Revue de presse

Usage de la langue française à Berne: Fathi Derder contre les «cuistres» alémaniques

«Contrairement à une idée reçue, les Romands ne sont pas les cancres linguistiques de Berne»: le conseiller national vaudois, avec sa chronique publiée cette semaine dans «Le Temps», déclenche un tsunami sur le site du «Tages-Anzeiger»

Pour une bonne entente entre les différents peuples linguistiques de ce pays, nous sommes contents, ce mercredi matin, d'avoir appris un mot jusqu'ici inconnu malgré nos relativement bons états de service concernant la belle langue de Goethe: Der Banaus, die Banause, l'«homme sans culture», le «cuistre». Nous l'avons découvert dans un titre mis en ligne par le Tages-Anzeiger mardi: «Abrechnung mit Deutschschweizer Französisch-Banausen». Soit: «Règlement de comptes avec les Alémaniques sans culture francophone».

L'affaire n'est pas banale. Elle fait référence à une chronique du conseiller national libéral-radical vaudois Fathi Derder, publiée il y a deux jours dans Le Temps. Extrait significatif, sur les bancs du Conseil national: «De nombreux élus alémaniques ne comprennent pas un mot de français. Notamment à ma droite. Quand je débattais avec Mörgeli, à l’époque, ses collègues bilingues répondaient à sa place: il ne comprenait rien. Et il n’est pas le seul.»

Lire la chronique:  Du bon usage des langues dans la Berne fédérale

Ça, c'était hier, puisque ledit historien et politicien zurichois ne siège plus à Berne. Mais aujourd'hui, alors? Autre extrait significatif: «Parler français au Conseil national génère des décibels dans l’assistance. D’abord dix décibels d’inattention. Puis, au fil des minutes, ajoutez dix décibels d’impatience. Et dix autres d’agacement. Berne a un seuil de tolérance au français. Une demi-heure sans allemand, c’est trop. Surtout à ma droite. «Quelqu’un peut le faire taire?» lança un collègue. Il faut dire que Köppel est un grand comique.» Puisque c’était bien de lui qu’il s’agissait: l'éditeur de la Weltwoche.

Boum. Nouveau pavé dans le Röstigraben. Nouvel avatar de ces querelles linguistiques dont Mère Helvétie a le secret. Il n'en fallait pas moins pour que le Tagi s'intéresse au sujet. Rappelle que lors du débat de la semaine dernière sur l'aide au développement au National, «Didier Burkhalter a dû parler en allemand pour être entendu de la majorité germanophone». Et que Fathi Derder, dans le fond, ne fait que «dénoncer l'arrogance pure et simple des députés alémaniques».

Testez votre français!

A son compte rendu et à la traduction presque complète de la chronique du Temps, le quotidien zurichois recycle un quiz de neuf questions à choix multiple pour tester ses connaissances en français, déjà utilisé lors du débat sur la suppression de l'apprentissage du français dans les écoles thurgoviennes. Exemple: «Wie heisst der Satz korrekt? J'habite ... Suisse; en, à, au». Plus un sondage auprès de ses internautes (2878 participants), posant la question suivante: «Les parlementaires doivent-ils passer un test dans la langue étrangère avant de siéger?» Réponses: 69% de «oui», contre 31% de «non».

Et, enfin, le Tagi publie la version intégrale de la chronique de Derder en français, elle-même soumise à un autre sondage, auquel ont participé un peu plus de 4000 internautes, au sujet de leur compréhension (en pourcentage) dudit texte. Le résultat ne semble pas catastrophique:

Pas catastrophique, certes, mais le sujet fait parler dans les chaumières – c'est le moins que l'on puisse dire – puisqu'à l'heure où nous écrivons ces lignes, il y a plus de 500 commentaires à cet article sur le site tagesanzeiger.ch. La majorité de leurs auteurs soutient qu'un parlementaire suisse devrait parler au moins une deuxième langue nationale. Certains se demandent d'ailleurs si Fathi Derder parle le schwyzerdütsch... Et d'autres, tout aussi nombreux, fustigent la droite nationaliste-conservatrice: «Aha, ces bons Suisses... qui célèbrent la suissitude jusqu'à l'excès, mais qui ne maîtrisent même pas le français élémentaire. Qui traitent au mieux les Romands de «demi-Suisses, probablement par envie puisque l'économie du bassin lémanique est plus compétitive que celle de toute la Suisse alémanique».

Mieux vaut l'anglais

Puis (en français dans le texte): «Que ce soit Köppel ou Mörgeli – que des grosses gueules sans envergure, sponsorisés par le grand manitou de la Côte d'or. Faudrait les envoyer se promener!» Le reste? A l'avenant. De fait, la plupart des commentaires donnent raison à Fathi Derder: les Alémaniques «se foutent» des Romands, ils ne traverseraient jamais la Sarine, ne trouveraient aucun intérêt à apprendre le français (mieux vaut l'anglais, bien sûr). Et pour les UDC purs et durs, les «vrais de vrais», eh bien c'est simple: «Les Romands, ce sont des gens étranges, suspects, presque étrangers.» Voilà, voilà...

Impossible de décrire ici dans tous les détails la passion qui se manifeste sur le Net. Et au cœur de la Berne fédérale, où l'on parle d'«hystérie», dit un député. D'ailleurs, le débat n'est pas moins vif sur la page Facebook du Tages-Anzeiger, où se bousculent une quarantaine de commentaires. Et sur Twitter, où il est notamment dit que «Derder a réussi son coup: il énerve». Mais c'est à double sens. Du coup, on aimerait bien que le hashtag #FranzösischBanausen prenne son envol... Car manifestement, on a touché à un sujet sensible, dont il serait étonnant que le Blick ne s'empare pas prochainement.

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