Il était une fois

Les vacances à Sotchi

Il était une fois un peuple de cavaliers semi-nomades, les Oubykhs, avec une langue, dont le dernier locuteur, Tevfik Esenç, est mort en Turquie en 1992. Il occupait avec d’autres ethnies un territoire qui allait de l’actuelle Sotchi sur la côte de la mer Noire à l’actuelle Krasnodar, au nord-ouest. Islamisé par la conquête ottomane à partir du XVe siècle, il faisait partie de la Circassie historique, qui comprenait également les peuples Abkhazes et Adygues (Tcherkesses) jusqu’aux contreforts du Caucase occidental. Il allait connaître avec eux les conséquences tragiques de la défaite turque contre l’empire tsariste en 1829, enregistrée au traité d’Andrinople qui cédait la côte orientale de la mer Noire aux Russes.

Gagnant un territoire, la Russie impériale ne gagnait pas ses populations, hostiles à un vainqueur ignorant tout de leur culture et manifestement peu disposé à accepter leurs façons. En 1838, le tsar envoyait des troupes au lieu-dit Oubykhia (aujourd’hui Sotchi) pour y construire une forteresse, l’une des dix-sept fortifications destinées à protéger la côte contre la résistance circassienne.

Il faudra vingt-six ans à la Russie pour conquérir la Circassie, après avoir vaincu la rébellion de l’iman Chamil dans le Nord-Caucase. La dernière scène de cette longue guerre d’un empire contre des peuples conquis se déroule le 2 juin 1864 dans le hameau de Kaabda (l’actuel Krasnoia Polyana), à 35 kilomètres de Sotchi: les derniers résistants oubykhs ont été anéantis. Le grand-duc Mikhaïl remercie ses troupes et proclame la fin de la guerre du Caucase.

Les Oubykhs rejoignent les autres peuples caucasiens dans les convois de déportation massive organisés par l’armée du tsar pour s’en débarrasser. Par centaines de milliers, les montagnards sont forcés à l’exode, en Turquie principalement, où ils sont accueillis par solidarité religieuse. Premier nettoyage ethnique de l’histoire? Il s’inspire de l’exemple des Etats-Unis: Dimitri Milioutine, le ministre de la Guerre du tsar, remarque que la chasse aux Indiens en Amérique du Nord, qui se déroule au même moment, «a même conduit à l’extermination de presque tous les aborigènes» 1.

Il est écrit dans un cimetière d’Istanbul: «Ici est la tombe de Tevfik Esenç. Il était la dernière personne capable de parler le langage qu’ils appelaient oubykh.» Il l’avait apprise de ses grands-parents déportés. Grâce à lui, le linguiste Georges Dumézil a pu consigner les traits et propriétés de cette langue, morte dans la guerre.

Nettoyée de ses habitants, tués ou déportés, la côte orientale de la mer Noire est maintenant à disposition des Russes. Dès 1866, la colonisation commence. Viennent des ingénieurs, des architectes, des intellectuels de toutes les nationalités présentes dans l’empire. De Sotchi, ils font une station balnéaire. La construction d’une église orthodoxe débute en 1874. Suivent un complexe touristique de luxe et de nombreuses villas. En 1917, Sotchi est haussée au statut de ville. Les bolcheviks n’auront plus qu’à l’utiliser, et ils ne s’en privent pas.

Staline, surtout, le Géorgien amoureux du climat et de ses plaisirs. Il s’est fait construire une datcha qui devient le théâtre des jeux de pouvoir soviétiques. Les messieurs du politburo sont flattés d’y être invités, comme Andrei Jdanov, le censeur, autorisé à y amener son fils Youri. D’autres au contraire sont accablés d’avoir à y passer des jours. Sergueï Kirov, par exemple: à l’été 1934, après le XVIIe congrès qui l’a consacré comme la personnalité la plus populaire du parti, l’ancien préféré de Staline devenu rival est contraint de passer ses vacances à Sotchi. «Je m’ennuie ici, écrit-il à sa femme. Je n’ai pas un seul moment de repos et de loisir. C’est la barbe.» 2 En décembre, il est assassiné dans des circonstances peu claires. Ce meurtre que Staline attribue aux partisans des vieux bolcheviks emmenés par Grigori Zinoviev sert de prétexte deux ans plus tard à leur liquidation.

Le procès des seize, dit du «Centre terroriste trotskyste-zinoviéviste», s’ouvre à Moscou le 19 août 1936, sous la direction du sinistre Andreï Vychinski. Depuis le 13 août, Staline est à Sotchi. Il est informé heure par heure de son déroulement. Il donne les ordres, commente. Pendant six jours, les accusés confessent les crimes les plus farfelus qui leur sont imputés, récitant des textes préparés à l’avance. Sur sa terrasse au bord de la mer Noire où s’entassent les paquets d’interrogatoires et de comptes-rendus préparés par les services secrets (NKVD), Staline prépare la mise à mort. Il recommande que le style du verdict soit «plus soigné». Condamnés, les accusés demandent grâce. Le poliburo propose de rejeter la demande et de mettre le verdict à exécution «ce soir». Staline met trois heures à répondre. La beauté de Sotchi ne l’empêche pas de mesurer in fine les risques de la mort de deux des plus proches camarades de Lénine, Zinoviev et Kamenev. Mais il en est déjà à sa prochaine manœuvre. La réorganisation du NKVD, et trois autres procès qui décapiteront toute opposition.

Sotchi, sous Staline, est devenue la plage de la nomenklatura et des travailleurs méritants. Vladimir Poutine y a aujourd’hui sa villa. De cette ville aimée des Soviétiques, il a voulu faire une ville aimée de «sa» Russie et du monde, y consentant des investissements pharaoniques pour les Jeux olympiques. Il escompte même un nouveau lien des Caucasiens avec la Russie, comme pour parachever la conquête.

1. Eric Hoesli, «A la conquête du Caucase. Epopée géopolitique et guerres d’influence», Editions des Syrtes, 2006.

2. Simon Sebag Montefiore, «Staline. La cour du tsar rouge», Editions des Syrtes, 2005.