Opinions

Quelle vague raciste? Par Alain Campiotti

L'antisémitisme moderne a gangrené la Suisse comme l'Europe, et la Commission fédérale contre le racisme, dans son rapport, décrit bien ce mal. Les préjugés, la méfiance et la haine contre les juifs étaient dans l'air du temps entre les deux guerres, inégalement répartis entre les idéologues fascistes et les vendeuses des grands magasins qui vomissaient leurs patrons. Ce racisme ouvert ou latent a facilité le sacrifice de milliers de juifs refoulés vers la fournaise nazie, puis l'enfouissement de ces crimes, après la guerre, dans la mauvaise conscience et l'oubli. Le réveil a été brutal quand les organisations juives ont demandé, il y a trois ans, des comptes à la Suisse.

La commission fédérale est donc dans son rôle quand elle en appelle à la vigilance, et il serait confortable de l'applaudir bruyamment au nom de ses très bonnes intentions. Mais la matière que manient les dix-neuf experts est infiniment douloureuse et explosive, et leur travail devrait être irréprochable. Il ne l'est pas.

La lecture de leur rapport conduit à penser que les commissaires sont partis de la conviction (et n'ont pas abouti à la conclusion) qu'une «vague antisémite», comme ils l'écrivent, s'est levée en Suisse dans la foulée des revendications juives et de la révélation des crimes dissimulés. Est-ce vrai? Suffit-il d'aller chercher – sans toujours les trouver d'ailleurs – dans le courrier des lecteurs des quotidiens des lettres incontestablement antisémites; suffit-il d'affirmer que des journaux ont publié – sans en citer aucun – de grands titres haineux; suffit-il de prétendre que les déclarations imbéciles d'un conseiller fédéral (Jean-Pascal Delamuraz) ont dévoilé un inconscient raciste et fait sauter une digue pour apporter la preuve de ce qu'on voulait démontrer?

Les commissaires sont naturellement amenés à souligner aussi dans leur rapport – mais ce n'est pas leur vrai sujet – les initiatives qui ont été prises pour résister dans ce pays, justement, aux dérives minoritaires du ressentiment et du racisme antisémite. Or les sondages qu'ils citent eux-mêmes montrent que cette résistance est davantage que son contraire représentative de l'opinion suisse. Naturellement, des déclarations abusives venues d'outre-Atlantique durant plus de deux ans ont provoqué ici des réactions hors de tout sang-froid. Mais étaient-elles antisémites? Alfonse D'Amato, qui parlait alors le plus fort, vient d'être sanctionné pour ses innombrables outrances par l'électorat juif new-yorkais qu'il a sans cesse flatté.

La commission mérite d'autres reproches. Une contradiction court dans son texte. Elle prétend décrire, en définissant son travail même, «comment une majorité non juive se comporte à l'égard d'une minorité juive», mais conclut que «les membres d'une religion, en l'occurrence les juifs, ne doivent pas être traités dans une perspective collective». Or cette «perspective collective» est constamment celle de la commission, et on comprend bien pourquoi: l'antisémitisme dont on prétend décrire la «vague» ne peut exister que par opposition à un groupe homogène, dont l'existence nie l'intégration des juifs dans la société helvétique.

Il y a plus grave enfin: la commission semble croire qu'il y a deux sortes de racisme: l'antisémitisme et un autre, qui paraît soudain secondaire, et auquel on «pourrait» consacrer un autre rapport. Dans la ligne de cette catégorisation, elle parle des «juifs discriminés sur leur lieu de travail» et de la nécessaire formation des fonctionnaires contre les comportements discriminatoires. Est-il bien sérieux, aujourd'hui en Suisse, quand on sait les vexations que peut subir un Noir, un Tamoul ou un Maghrébin, de parler de l'angoisse d'un citoyen suisse juif quand il se présente au guichet?

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