Opinion

La vague verte entre extrême gauche et néo-conservatisme

OPINION. De quelle couleur est l’écologie? demande l’historien Olivier Meuwly

Comme prévu, la «vague verte» a déferlé sur la Suisse à l’occasion des élections fédérales de cet automne. Plusieurs questions restent toutefois en suspens. On ne s’arrêtera pas ici sur le «droit» qu’aurait acquis le parti écologiste à obtenir un siège au Conseil fédéral par la seule grâce de sa belle performance électorale. Le sujet a été largement débattu ailleurs. Il n’est pas nécessaire non plus de se demander pour l’instant si les Verts, sur les épaules desquels pèsent, dans l’ambiance sociopolitique actuelle, de lourdes attentes, ne sont pas condamnés à décevoir: les décisions en matière environnementale qui seront prises ces prochains mois risquent-elles ou non d’entamer le capital de sympathie qu’ils ont accumulé en quelques mois?

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Il semble en l’état plus intéressant de s’arrêter sur les conflits de nature idéologique auxquels sont confrontés les Verts, des conflits qui les accompagnent certes depuis leurs débuts mais qui revêtent évidemment une nouvelle dimension dans le contexte actuel. On a pu réaliser combien le combat pour le climat s’était paré de formes extrêmement multiples: de la lutte politique classique à la désobéissance civile, en passant par une série de mouvements plus ou moins spontanés souvent inspirés de l’action solitaire de Greta Thunberg. Où se situent désormais les Verts?

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Le cas Extinction Rebellion

Un débat très éclairant a surgi en Allemagne sur les ressorts philosophiques qui les animent. Extinction Rebellion, par la voix de son fondateur l’Anglais Roger Hallam, a clairement choisi la voie de la non-violence, au point de se montrer a priori accueillant envers des personnes pas bien vues de l’opinion et qui pourraient manifester des tendances sexistes ou racistes, comme le rapportait voici quelque temps le journal Die Zeit. Pour Extinction Rebellion, l’objectif est de rallier le plus de monde possible autour de la cause de la nature, peu importe en définitive si tous adhèrent ou non à l’ensemble du programme écologiste.

Cette prise de position pour le moins audacieuse a déclenché un torrent de protestations, et de nombreux Verts allemands ont hautement affiché leur conviction selon laquelle il est inimaginable d’envisager une politique écologique digne de ce nom si elle n’est pas authentiquement ancrée à gauche. Les cibles de cette attaque ont immédiatement réagi: pour elles, limiter l’urgence climatique, plastronnée urbi et orbi, à un camp politique risquerait de faire perdre beaucoup de temps à un combat qui n’a déjà que trop souffert des atermoiements des uns et des autres, au nom d’une croissance économique prétendument inaltérable.

La Suisse a porté ce débat à son point d’incandescence en devenant le lieu de naissance d’une écologie politique à double face, libérale et gauchisante

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Le débat est intéressant dans la mesure où il parcourt la vie politique suisse depuis de nombreuses années: de quelle couleur est l’écologie? La Suisse a porté ce débat à son point d’incandescence en devenant le lieu de naissance d’une écologie politique à double face, libérale et gauchisante. Mais une autre interrogation s’impose. On s’en souvient, les Verts se sont installés comme un parti incontournable dans les années 1990, au moment où ils ont amorcé leur conquête de nombreux exécutifs municipaux ou cantonaux. Mais leur programme était fortement imprégné par les idéaux de l’extrême gauche de tendance trotskiste, qu’ils venaient d’absorber. Lire leurs textes de référence d’alors, c’était rêver une révolution sans barricades.

Ambiguïté d’un mouvement

Voilà la question douloureuse: si les Verts avaient renoncé à arrimer leur combat à une vision gauchiste de la société, auraient-ils pu stimuler de façon plus efficace une politique environnementale sans cesse transbahutée entre des Weltanschauungen de plus en plus antagoniques? Cette question revient ainsi sur la table, plus redoutable que jamais. Les Verts confirmeront-ils leur engagement marqué à gauche au risque de heurter une grande partie de l’opinion, mais aussi de repousser une fois de plus les mesures jugées nécessaires pour la sauvegarde de nos conditions de vie? Mais peuvent-ils réorienter leur pensée sans déstabiliser leur électorat? Depuis plusieurs années il est question, en Allemagne, d’une coalition CDU-Grünen (conservatrice-écologiste). Elle existe dans de rares länder mais peine à devenir réalité sur le plan national…

Un dernier point doit être relevé. Ces élections de ces dernières années ont été caractérisées par la poussée conservatrice de l’UDC. Celles de 2019 consacrent-elles un retournement de tendance… ou sa continuation sous une autre forme? En d’autres termes, le conservatisme actuel, alimenté par les angoisses diffuses qui parcourent nos sociétés déchirées entre euphorie mondialiste et panique face à l’avenir, ne se serait-il tout simplement pas glissé dans un néo-conservatisme «vert», réveillant un passé vieux d’un siècle où la protection de l’environnement appartenait au lexique du conservatisme libéral notamment porté par feu la Gazette de Lausanne? Le mouvement vert possède aussi ses ambiguïtés.


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