Hans Anton von Roten. Les grands baillis du Valais. 1388-1798. Traduit de l'allemand par Pierre-G. Martin. Cahiers de Vallesia No 17. Sion, 493 pages.

Si vous grimpez sur le rocher où se dresse l'église de Rarogne afin de vous recueillir sur la tombe de Rilke, vous verrez la modeste tombe d'un prêtre, Hans Anton von Roten, qui fut le grand historien valaisan du XXe siècle. Contrairement à Rilke qui repose en plein soleil, Roten, fuyant la vue du fleuve dont il porte le nom, a choisi l'ombre face à la montagne. A l'écart aussi du tombeau réservé depuis des siècles à sa puissante famille. Car le recteur Hans Anton von Roten (1907-1993) était ainsi fait: un original fuyant la lumière du monde pour servir ses deux passions, Dieu et l'histoire. Ordonné prêtre en 1931, il était alors déjà plongé dans les archives, celles du Vatican en l'occurrence, pour rédiger une thèse en droit canonique. Cantonné sa vie durant dans des tâches ecclésiastiques mineures, il consacra l'essentiel de son temps à la recherche historique.

En sus de la publication de dizaines d'articles dans des revues, il s'occupa, aux Archives de l'Etat du Valais, du classement de la plupart des fonds publics ou privés. Quelques années avant sa disparition, les historiens haut-valaisans rendirent hommage à son inlassable curiosité en réunissant en un fort volume, Die Landeshauptmänner von Wallis. 1388-1798, les articles consacrés aux «capitaines» du pays. C'est ce volume qui paraît aujourd'hui en traduction française sous le titre Les grands baillis du Valais, un volume malheureusement amputé, pour des raisons de coûts, des annexes, index et tableaux généalogiques.

Mais nous ne boudons pas notre plaisir tant la publication des 87 biographies des chefs de l'Etat du Valais sous l'ancien régime comble un manque qui, les années passant, se faisait lancinant. La quasi-totalité du Bas-Valais actuel fut autrefois pays sujet (on dirait aujourd'hui «colonie») du Haut-Valais. Cette sujétion pèse encore sur l'histoire du canton. Pour des raisons de langues, l'ancien régime est mal connu. Un exemple: alors que la période de la Réforme est ignorée par l'historiographie du Bas, on compte une demi-douzaine de thèses en langue allemande.

L'ouvrage de Hans Anton von Roten permet de mieux entrer dans cette période. L'auteur balaie large, scrute quatre longs siècles dans les moindres détails. Mais il n'est pas l'homme des synthèses et s'il brosse un vaste tableau de la classe dirigeante d'une petite république jalouse de son indépendance et de ses libertés, il procède à la manière des tachistes, par toutes petites touches, nuançant ici, précisant là, s'interrogeant, jubilant quand une découverte permet de résoudre une énigme. I

Il a ses dadas. La généalogie, bien sûr, si chère aux Valaisans. L'héraldique ensuite, car tout un chacun tient à graver son blason dans l'arole ou la pierre. Les propriétés aussi puisque la mesure ou la démesure d'une famille se mesurent au nombre de maisons d'en haut et d'en bas, aux prés, aux droits d'alpage, à la valeur du cheptel. On suit au fil des générations l'ascension d'une famille ayant fait souche dans tel hameau de telle vallée avant de s'installer à Sion quand elle parvient au faîte de sa puissance donnant au pays (Landschaft) qui un bailli, qui un évêque. Puis, souvent, la fulgurance de la chute. Et l'extinction.

Ayant pris le parti de faire le portrait des capitaines, des chefs civils de l'Etat, Roten suit évidemment de près la lutte séculaire qui oppose (souvent au sein de la même famille) les tenants du pouvoir laïc à ceux qui voient aussi en l'évêque un prince temporel vassal direct de l'empereur. Se dessine ainsi en filigrane un combat pour la démocratie qui, lorsqu'il est enfin remporté par les civils (1634), engendre une oligarchie stérile, paralysante, corrompue, jalouse de ses privilèges au point d'en perdre la raison d'Etat. Alors que la règle voulait qu'un bailli ne gouverne pas plus de deux ans, cela change dès que l'évêque perd son pouvoir temporel. Ironie de l'histoire, c'est justement un ancêtre de l'auteur, Johannes II von Roten qui battra, avec un règne de 29 ans, le record de longévité gouvernementale!

Homme d'Eglise, le jeune Roten découvre dans ses premières chroniques l'irruption de la Réforme, son implantation chez les notables des chefs-lieux de dizains (Sion, Loèche, Viège, Brigue...) On le voit surpris, un peu effrayé, parlant à demi-mot de ces protestants que sa déontologie d'historien ne lui permet pas d'ignorer, puis les années passant, il se fait une raison et leur accorde l'importance due: «L'alliance entre les Ligues grisonnes et le Valais fut solennellement jurée à Sion le 5 août 1600. Ainsi triomphait le parti protestant en Valais.» De même, à la fin de sa vie, cet homme des plus retenus ose se faire violence et traiter d'opportuniste le dernier des grands baillis du Valais: «Comme ses contemporains Augustini et Janvier de Riedmatten, [le grand bailli] Sigristen fut un opportuniste à la recherche du succès.» Il est vrai que l'action de ce Sigristen qui chevaucha trois ou quatre régimes différents en ces temps révolutionnaires a eu de quoi troubler les bonnes consciences.

*A paraître sous sa plume: La modernité en Valais. Réforme et Contre-Réforme. XVIe et XVIIe siècles

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