Vous vous souvenez? En mai 1998, quelques semaines après la naissance du Temps, Jacques Chirac avait convié 11 anciens premiers ministres français quelques heures avant l’ouverture du sommet franco-allemand d’Avignon, sur un de ses thèmes parmi les plus chers: l’Europe. Il y avait donc 12 personnes à tables: six hommes de droite, cinq de gauche, un président, pas une seule femme. Et «un absent de marque»: «En déplacement à l’étranger», Valéry Giscard d'Estaing avait «décliné l’invitation, en raison de son peu de goût pour des retours à l’Elysée»…


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Au palais Bourbon, il venait pourtant de montrer «une réelle hauteur de vues et de détermination à voir naître la monnaie européenne», écrivait alors Antoine Bosshard. Autre époque, autres mœurs… mais des convictions qui ont boosté sa notoriété à l’étranger, comme le montre l’hommage très complet que lui rend la BBC plus de vingt ans après. Car la nouvelle est tombée hier soir, à 23h06, brusquement, sur le fil de l’Agence France-Presse: «L’ancien président Valéry Giscard d'Estaing est mort.» Aussitôt relayée par une foultitude de médias, sans doute déjà un peu préparés.

Alors, «devinette pour les Helvètes», écrivait Colette Muret dans le Journal de Genève du 17 octobre 1974, quelques mois après l’élection du susdit à la présidence de la République: «Savez-vous qui est le premier suisse qu’a reçu le président Giscard d'Estaing? Un banquier, sans doute, ou un artiste, le Prix Goncourt, un horloger, un marchand de fromage ou de chocolat? Vous n’y êtes pas. Franz Weber, tout bonnement, ce Bâlois encombrant», qui visait alors la protection d’une réserve naturelle en Afrique noire.

Plus précisément au pays de Jean-Bedel Bokassa… Mais on ne savait pas encore, alors, que le jour de son sacre, deux ans plus tard, celui-ci allait se ridiculiser auprès de ses pairs africains, lorsque «l’empereur de Françafrique» avait souhaité obtenir une bombe atomique, indispensable à la sécurité de l’Empire centrafricain.

C’est à ce moment que le président Giscard d'Estaing l’a lâché, trois ans après «l’affaire des diamants», «exploitée à l’envi par ses adversaires», rappelle aujourd’hui Le Parisien, qui «avait pourri la campagne présidentielle de 1981» contre François Mitterrand. Il y a d’autres faces sombres dans la carrière de cet homme, comme le rappelle le site Mediapart.fr. Mais la mémoire collective ne retient souvent que son départ resté dans les mémoires, lorsqu’il avait laissé une chaise vide après une ultime allocution télévisée, et ensuite traversé une profonde dépression.

Pour Libération, «le vrai héritage de Giscard est là : avoir été le président qui aura permis l’alternance. Elle est aujourd’hui entrée dans les mœurs. Elle fut, en 1981, un événement historique. Giscard aura évidemment ouvert cette voie à son corps défendant. Ce corps qui à la télévision dira «au revoir» si maladroitement aux Français. Ces images font aujourd’hui sourire. Mais elles symbolisent si bien la faille giscardienne : cette incompréhension qui finalement définit le mieux le rapport qu’il a entretenu avec les Français.»

«Fatale erreur»

Pire: «Giscard se sera plaint toute sa vie d’avoir été incompris d’eux. Fatale erreur, sans doute liée à cette arrogance si fortement ancrée en lui. En fait, c’est Giscard obnubilé par l’écriture de sa propre histoire, qui n’a pas compris les Français –  à l’inverse d’un Jacques Chirac, qu’il aura poursuivi toute sa vie. Alors, quand ils se décident à voter à gauche, Giscard ne peut pas le comprendre»...

...  Il ne s’en remettra jamais. Il aura à ses dépens écrit un chapitre de la grande histoire

Dans son blog «Liberté» hébergé par la Tribune de Genève, Pascal Décaillet relève aussi cette «profonde incompréhension face à un homme étiqueté comme un défenseur des seules valeurs pécuniaires, ce que manifestement il n'était pas. La France perd un homme d'Etat. Un fauve politique de première catégorie. Un rêveur mélancolique, bercé dès la naissances de tant de fées. Peut-être trop. Il nous reste une grâce, un style, une intelligence, au service de l'Etat.»

«Nos sociétés sont sans mémoire»

«Un quart de siècle plus tard, alors qu’il était revenu au premier plan de la scène européenne, il conjuguait l’exercice retrouvé du pouvoir et la hantise de l’oubli. L’ancien président faisait mine de se résigner», observe Le Monde: «La postérité ne retiendra rien de moi, nos sociétés sont sans mémoire. Mais je l’accepte sans difficulté, disait-il dans un documentaire de William Karel intitulé VGE, le théâtre du pouvoir (2002). Dans les coulisses, il s’affairait pour arracher au destin une ultime liberté. Celle de dicter sa mémoire.»

Selon Courrier international, «la presse étrangère retient surtout de Valéry Giscard d’Estaing ses ambitions réformatrices»: «Figure de proue du centre droit français», pour l’édition Europe de Politico, il était l’homme «qui s’est battu pour transformer» son pays, pour le New York Times, «qui voulait moderniser la France», analyse de façon similaire Le Soir de Bruxelles. «La majorité à 18 ans? C’était lui. La dépénalisation de l’avortement, pour laquelle Simone Veil, alors ministre de la Santé, s’était battue corps et âme? Encore lui»…

Le divorce par consentement mutuel et non plus seulement pour «faute»? Toujours lui

Mais rapidement, «les difficultés économiques qui suivent la crise énergétique mondiale de 1973 entraînent le désastre pour Giscard d’Estaing», retrace la National Public Radio américaine. Aujourd’hui, les médias internationaux retiennent de lui l’image d'«un architecte clé de l’intégration européenne», à l’instar de l’agence de presse Reuters. Le NYT note pour sa part qu’il s’était «fermement opposé aux tentatives de la Turquie de devenir membre de l’UE au motif qu’elle était une nation musulmane non européenne».

Pour lui, il revenait «à la France, Etat fondateur de la Communauté européenne et chantre de la poursuite de l’intégration européenne, de donner un nouveau souffle à un projet européen en crise, position qu’il avait prise dans Le Point, en juin 2016, juste avant le référendum sur le Brexit: «Que la réponse soit positive ou négative, elle sépare définitivement les deux projets du Grand Marché et de l’intégration européenne. Ce sont donc deux démarches distinctes qui devront désormais être conduites.»

Où l’engagement a-t-il passé?

Peut-être regrettait-il le fait que l’engagement ait disparu du vocabulaire européen, comme le relevait La Stampa de Turin en 2015, dans un article repéré par Eurotopics, net qui rappelait cette époque selon elle révolue de l’Elysée giscardien. Le quotidien italien déplorait alors l’absence de mobilisation sociale vis-à-vis du drame des réfugiés en Méditerranée»:

Où sont Jean-Paul Sartre et Raymond Aron aujourd’hui?

«Sur une photo prise à l’Elysée en 1979, on voit le plus radical et le plus imprévisible des philosophes de gauche «main dans la main» avec le plus libéral des intellectuels de la droite républicaine française. La religion universelle et humaniste de l’engagement et du devoir imposait de s’unir face à la tragédie des boat people venus du Vietnam et du Cambodge. La mobilisation du couple le plus improbable, Sartre et Aron, avait poussé à agir un Giscard d'Estaing au départ réticent – et à sa suite la France entière.»

L’ancien chef d’Etat avait accordé sa dernière interview au Figaro, un mois avant sa mort, à l’occasion de la sortie de son dernier roman, Loin du bruit du monde (XO Editions). Il y disait qu'«en fait, ce livre», il l’avait écrit pour lui! «Ce qui est probablement vrai pour la plupart des auteurs d’ailleurs. La littérature permet de créer des personnages, d’inventer des situations avec des emprunts à la réalité, aux souvenirs ou à l’observation. C’est une forme d’écriture qui permet l’oubli, la possibilité d’un autre monde.» Un peu prémonitoire, sans doute, ce qui ne l'empêchait d'avoir de l'humour:


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