Sous l’étonnante bannière des «valeurs actuelles», l’hebdomadaire du même nom, droitier et tonitruant, vient de réussir un petit exploit. Radiographier en quelques lignes, et sans s’en rendre compte, le vilain tour de rein qui bloque le débat français et finit par scléroser toute espèce de discussion. Un diagnostic fortuit mais bienvenu qui nous concerne tous, puisque la France, c’est à cinq minutes dans toutes les directions.

Placardée en une de l’édition du 18 janvier, une condamnation fantasmée du «Tribunal des bien-pensants» frappe ainsi le magazine, reconnu coupable de contredire ou de critiquer ce qui serait la nouvelle doxa. Et de fournir la liste quasi exhaustive de ses composantes: le «vivre-ensemble», les «féministes hystériques», les «associations pro-migrants», «les antiracistes», «les délires bobos», «les islamogauchistes», «les véganes», «le grand remplacement» [Erreur 404], «le pas d’amalgame», etc. Bref, tout ce qui constituerait le carcan normatif de la pensée contemporaine.

A la sulfateuse

Le petit exploit, le voici: en brocardant la «bien-pensance» à la sulfateuse et les yeux fermés, les libres penseurs autoproclamés font apparaître les limites flagrantes de leur analyse. Penser librement aujourd’hui, nous disent-ils en creux et en substance, c’est penser contre le féminisme, l’antiracisme, les migrants, l’école, la gauche, l’islam, la modernité. Penser librement, poursuivent-ils, c’est identifier le camp du Bien, le haïr et s’en dire la victime suffocante.

Nananère…

En jetant l’ensemble de ses adversaires dans un même sac improbable, sans vraiment s’embarrasser de pertinence, l’équipe de Valeurs actuelles commet très exactement l’erreur qu’elle dénonce à longueur d’année: réduire tout discours divergent à son expression la plus grossière, la plus extrême. Lassés d’être indifféremment traités de «réacs», et donc invalidés parce qu’ils ne souscrivent pas en bloc à la marche du monde, les voilà qui s’enchaînent à leur propre caricature en la servant, comme par symétrie maladroite, à leurs détracteurs. Nous sommes des réacs? Eh bien vous, vous êtes des bobos. Nananère.

Reste le lecteur, l’internaute ou l’observateur, embarqué bien malgré lui dans un paso doble crétin, celui de deux turgescences qui le somment de choisir son camp. Ledit lecteur, internaute ou observateur se retrouvant bien emprunté si, par exemple, il aime la côte de bœuf et la corrida, mais n’a rien contre les musulmans ou les éoliennes.


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Déshomardiser le homard pour humaniser l’homme

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