Le massacre des 14 villageois serbes de Gracko n'émeut guère les Kosovars de retour au pays, persuadés que leurs exactions sont insignifiantes comparées à celles des Serbes quelques mois plus tôt. Six semaines après l'entrée des troupes occidentales, le Kosovo reste un non-Etat de non-droit, espace improbable propice à la vengeance. «Proconsul» de la province, Bernard Kouchner doit rapidement convaincre les Albanais que la libération de Pristina n'était qu'une première étape vers la paix et la coexistence.

Le moins que l'on puisse dire est qu'il existe un léger malentendu. Côté kosovar, on estime avoir assez souffert pour mériter un Etat indépendant, ethniquement pur de surcroît. L'Armée de libération du Kosovo qui anime le gouvernement provisoire dénonce d'ailleurs assez mollement cette terreur symétrique dirigée contre les Serbes. Quant au «président» modéré Ibrahim Rugova, il a pour l'instant préféré disparaître de la circulation.

A parcourir les routes du Kosovo, on mesure l'immensité de la tâche confiée à l'administration intérimaire des Nations unies. Avant de reconstruire sa maison, la priorité est aujourd'hui de chasser le voisin. Pour la communauté internationale, il s'agit donc moins de reconstruire l'adduction d'eau ou les centrales thermiques que d'éduquer les esprits, dans «cette région du monde où la possession d'une arme est une chose élémentaire», pour reprendre l'expression du général Jackson, le patron de la KFOR.

Mais comment expliquer à une population qui revient tout juste d'exil, dans les conditions lamentables que l'on sait, la complexité de notions croisées qui semblent échapper à leurs initiateurs. Trois concepts se télescopent au Kosovo. Entre le droit d'ingérence cher à Bernard Kouchner, celui des peuples à disposer d'eux-mêmes, et le droit des minorités, la «première mondiale» tentée par les Occidentaux relève presque de la mission impossible. Laboratoire pour le XXIe siècle, la future ex-province serbe est pour l'instant toujours «yougoslave». Une fiction géopolitique qu'il serait utile de clarifier rapidement si l'on souhaite éviter d'avoir un jour à imposer la paix aux Kosovars par la force. D'où l'urgence de la mise sur pied d'une police internationale dans un premier temps – même si sa seule présence ne donne aucun gage de pacification définitive.

Il faut sans doute être un peu fou, ou idéaliste, pour accepter le travail que Bernard Kouchner a entrepris. S'il réussit, il ne sera pas très loin du Nobel de la paix. S'il échoue, on trouvera assez d'Américains pour dénoncer l'ingérence, cette «idée française».

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