Nouvelles frontières

Vancouver et quelques vérités sur l’élite chinoise

OPINION L’arrestation de Meng Wanzhou, haut cadre de Huawei, lève un coin de voile sur le train de vie des super-riches chinois, des nationalistes qui protègent volontiers leurs arrières à l’étranger, écrit notre chroniqueur Frédéric Koller

Vancouver, ville portuaire du Pacifique, est prisé des très riches Chinois. Il y a presque 20 ans de cela, Lai Changxing y avait trouvé refuge. C’était alors l’un des hommes les plus fortunés de cette Chine des réformes qui redressait la tête. C’était aussi l’un des plus corrompus. Le premier ministre de l’époque, Zhu Rongji, voulait le passer par les armes pour l’exemple, comme preuve de sa détermination à briser les mafias et à nettoyer les rangs du parti. Car, pour s’enrichir par ses multiples trafics, Lai Changxing avait graissé la patte à de nombreux officiels de sa province, le Fujian, dont le gouverneur était un certain… Xi Jinping. Alerté, Lai Changxing s’était enfui au Canada. Longtemps, Ottawa refusa les demandes de renvoi de Pékin. D’abord parce qu’il n’y avait pas d’accord d’extradition entre les deux pays, ensuite parce que le Canada n’expulsait pas des personnes qui étaient promises à une exécution à leur retour dans leur pays. Durant des années, l’affaire Lai Changxing allait pourrir les relations bilatérales et ce n’est qu’en 2011 qu’il fut finalement remis aux autorités chinoises. Il a été condamné à la perpétuité.

«Trésor national»

C’est une affaire d’une tout autre nature qui est en passe de dégrader ces jours-ci les relations entre le Canada et la Chine, mais de nouveau avec Vancouver pour cadre. C’est dans cette ville qu’a été arrêtée Meng Wanzhou, à la demande des autorités judiciaires américaines. Meng Wanzhou est l’une des plus grandes fortunes de Chine. Elle n’est pas en fuite, au contraire. L’entreprise dont elle est vice-directrice, Huawei, est considérée comme un «trésor national». C’est le premier champion industriel chinois qui est parvenu à devenir un «champion mondial» dans un secteur innovant, celui des télécoms. Selon un tribunal de New York, Meng Wanzhou aurait participé à un montage financier ayant permis de contourner les sanctions américaines frappant le marché iranien. Un crime qui pourrait se payer par 30 ans de prison.

Meng Wanzhou a utilisé pas moins de sept passeports ces onze dernières années

Personne en Chine ne veut croire que l’arrestation de Mme Meng est le fruit d’une simple démarche judiciaire: elle serait en réalité un otage dans la guerre commerciale que se livrent les Etats-Unis et la Chine. La date de son arrestation, le 1er décembre, le jour même où Donald Trump et Xi Jinping se rencontraient pour relancer le dialogue, en serait la preuve. Les justices américaine et canadienne nient: elles ne font qu’appliquer la loi. Le pouvoir canadien nie: il respecte la séparation des pouvoirs. Mais Donald Trump a jeté le trouble en affirmant qu’il pourrait intervenir dans son cas – un abus de pouvoir de plus aux yeux de la justice américaine –, faisant du coup le lien entre cette arrestation et les négociations commerciales en cours. Dans l’intervalle, Pékin a sonné la riposte: deux ressortissants canadiens ont été arrêtés cette semaine en Chine, accusés de mettre en danger la sécurité nationale.

S'assurer une retraite hors de Chine

Meng Wanzhou a obtenu en début de semaine sa remise en liberté surveillée. A sa sortie de prison, elle a déclaré «être fière de Huawei, fière de la Chine». Mais d’ici à ce que le tribunal de Vancouver statue sur la demande d’extradition de la justice new-yorkaise, elle ne pourra pas quitter le territoire canadien. Ses auditions ont permis de lever un coin de voile sur sa vie, restée jusque-là secrète: on apprend ainsi que Meng Wanzhou a vécu jusqu’en 2009 à Vancouver, où elle possède encore deux maisons d’une valeur de plusieurs millions de francs chacune, qu’elle a quatre enfants (la politique de l’enfant unique ne s’appliquait pas à l’étranger) issus de deux mariages, ayant étudié hors de Chine et qu’elle a utilisé pas moins de sept passeports ces onze dernières années, délivrés par Pékin et Hongkong, sous diverses identités.

Il y a 20 ans, Lai Changxing promettait des révélations susceptibles de faire chuter plusieurs hauts dirigeants du Parti communiste s’il était extradé contre son gré. Il a su négocier son silence, avec l’aide d’Ottawa. Aujourd’hui, c’est peut-être bien les témoignages du train de vie de Meng Wanzhou et la mise à nu des mœurs de cette élite chinoise qui prône un nationalisme décomplexé tout en prenant soin de s’assurer une retraite hors de Chine en cas de pépin qui crée le malaise du pouvoir chinois.

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