Opinion

Le vapotage nicotinique ne doit pas nous leurrer

OPINION. La nouvelle loi sur les produits du tabac et des e-cigarettes devrait interdire la publicité pour l’ensemble de ces produits et non pas uniquement pour le tabac, écrit le docteur Rainer M. Kaelin, ancien vice-président de la Ligue pulmonaire suisse

Le 19 février, le libéral-radical uranais Josef Dittli a surpris la Commission de la santé du Conseil des Etats en suggérant de réintroduire l’interdiction de la publicité afin de rendre le projet de loi sur les produits du tabac et des e-cigarettes compatible avec la convention-cadre (CCLAT) de l’OMS! C’était d’autant plus inattendu qu’en 2016 le même sénateur avait déclenché le renvoi de la loi afin d’y supprimer les interdictions de la publicité… Il affirmait alors qu’il n’y avait pas de preuve que la publicité avait une influence sur la consommation de tabac.

Pour mieux comprendre, un rappel s’impose: Josef Dittli, devenu président de Curafutura (association de caisses maladie), les assureurs CSS, Helsana, Sanitas, CPT, ainsi que le Groupe mutuel évoquent aujourd’hui les coûts occasionnés par les maladies non transmissibles, dont celles causées par le tabac. De son côté, l’industrie du tabac matraque depuis deux ans l’opinion publique pour rendre plausible sa réorientation, dont le symbole emblématique est la «fondation pour un monde sans fumée». En effet, Philip Morris (PM) verse à sa fondation «indépendante» 80 millions de dollars annuels pour que l’on «cesse de fumer pendant cette génération». C’est le message que le président de cette fondation, le Dr Derek Yach, a envoyé à l’OMS et au public suisse.

Voir aussi notre vidéo:  Le vapotage dès 15 ans, nouvelle addiction? 

Comparable à la Marlboro en 1956

En 2017, Derek Yach suscitait la méfiance en déclarant vouloir «éliminer les cigarettes, et cela partout». Avant cela, lorsqu’il était encore cadre à l’OMS, il avait mis en garde les chercheurs contre les vraies intentions de l’industrie. Aujourd’hui il se veut rassurant: «… C’est l’industrie du tabac qui a changé», dit-il. Le PDG de PM, André Calantzopoulos, veut lui aussi remplacer les cigarettes par de meilleures alternatives contenant, selon le jargon promotionnel, «90-95% moins d’agents toxiques». Il déclare que ces produits, tel l’IQOS, «nous offrent un modèle d’affaires durable».

Par leur soutien à la cigarette électronique, les addictologues banalisent paradoxalement la nicotine, hautement addictive, et trompent leur public

Ce modèle ne peut toutefois pas être honnête puisque le fonds de commerce du tabac et des produits «alternatifs» consiste à recruter des clients par l’addiction nicotinique. Son public cible reste la jeunesse, spécialement sensible à cette démarche. Car si seuls les fumeurs adultes échangeaient leur cigarette pour ces nouveautés, le marché s’éteindrait. Pour proposer un tel scénario, l’industrie n’est pas crédible. L’e-cigarette Juul, vendue en Suisse depuis décembre 2018, a par exemple provoqué aux Etats-Unis une épidémie parmi les adolescents rendus dépendants par un engin qui vaporise une nicotine très rapidement absorbée qui lui a permis de devenir le numéro un des e-cigarettes. Elle est en cela comparable à la Marlboro en 1956, première cigarette dont la nicotine passait plus vite au cerveau grâce à l’ajout d’ammoniaque.

Affirmation non scientifique

Sans surprise, PM finance à hauteur de plusieurs milliards de francs le Juul Labs. Son entrée dans le capital de Cronos, une société de cannabis, suit la même logique, celle de rendre dépendants ses clients. Juul Labs assure pourtant qu’il vise uniquement les fumeurs adultes désirant arrêter le tabac. Ce concept de «diminution des risques» est soutenu par des «experts». Le professeur Etter de l’Institut de santé globale à Genève par exemple, assure depuis 2013 que «l’e-cigarette est une révolution», un gain pour la santé publique, on devrait ainsi la favoriser. En novembre 2017, la faîtière des addictions expliquait que vapoter serait «95% moins nocif que de fumer du tabac». Cette affirmation n’est pas scientifique et repose sur le ressenti subjectif de quelques tabacologues. Que peut-on dire aujourd’hui de la toxicité du vapotage lorsqu’on sait qu’il a fallu cinquante années d’études pour conclure à celle du tabac? Par leur soutien à la cigarette électronique, les addictologues banalisent paradoxalement la nicotine, hautement addictive, et trompent leur public. Le bon sens devrait s’imposer: pour protéger la jeunesse contre l’addiction, il est meilleur marché et plus efficace d’interdire la publicité pour tous les produits nicotiniques plutôt que de diffuser des drogues sous prétexte de vouloir endiguer le tabagisme des adultes.

Le concept du moindre risque était jadis à la base du marketing des cigarettes à filtre et des «légères», popularisées parmi un public jeune. Que l’industrie souhaite «un monde sans fumée» est tout aussi mensonger. Le sénateur Dittli et ses collègues parlementaires seraient bien inspirés de ne pas tomber dans le piège qui consiste à adopter une interdiction de la publicité, de la promotion et du sponsoring pour le tabac avec des exceptions pour les produits à soi-disant risque moindre. Ils devraient au contraire aller au bout de la démarche entamée. Dans les pays qui ont adopté les mesures de la CCLAT, l’épidémie tabagique a reculé de manière spectaculaire, alors que chez nous, selon le dernier rapport d’Addiction Suisse (qui reflète la situation avant la vente de Juul), le vapotage nicotinique est en train de devenir la nouvelle norme pour les jeunes avec des séquelles imprévisibles et certainement pas banales.

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