Ce n'est pas pour le plaisir de prendre la floraison des commentaires sur la crise financière à contre-pied que s'expriment les réflexions suivantes. Oui, il y a bien des choses à dire sur la dérive des grandes banques et des soi-disant grands banquiers. Oui, l'écart entre les paris financiers et l'économie réelle montre ses effets pervers; même si la crise est aussi économique. Se pose évidemment, surtout au regard de l'Amérique, cette pratique du crédit indéfini, des prêts inconsidérés, du commerce de créances immobilières; enfin de toutes ces bulles qu'un esprit tout simplement épris de bon sens ne pouvait qu'imaginer crever une fois ou l'autre.

Et puis, que dire de la méfiance entre les banques apparue dès les mauvais jours. Certes, chacune pense à la défense de ses clients en pensant à elle. Mais dans leur réflexe à court terme, dans leur refus de se prêter des liquidités, elles jouent sur le court terme au risque d'un moyen terme d'effet contagion les frappant toutes.

Il a fallu que les Etats interviennent, s'engagent dans l'intérêt général, viennent apporter massivement un renfort matériel et de confiance aux banques pour que s'enraye - tout au moins on l'espère fortement en écrivant ces lignes - la spirale du désastre financier, économique, avec les prolongements sociaux. Alors, il est évidemment un peu tôt pour sauter à pieds joints au-delà de la crise et réfléchir à l'avenir.

Et pourtant... Si la politique et l'administration de l'Etat ont dû s'engager dans le monde financier, en secours, en renfort, en consolidation, il ne faudrait pas que la politisation s'empare durablement des relations de l'Etat avec les banques au point d'entraver leur fonctionnement normal. C'est là que surgira une difficulté. Autant l'intervention de l'Etat, des Etats est nécessaire aujourd'hui afin de permettre un retour à la normale, autant il serait dommageable, qu'en situation normale, l'Etat se sente une vocation permanente de tuteur des banquiers mis sous contrôle bureaucratique étroit.

Dire cela peut sembler plaisant aujourd'hui. Mais on sait trop que dans les secousses, un balancier qui va trop loin en sens contraire engendre des effets pervers contraires. La sagesse d'un Etat libéral est d'intervenir en cas de nécessité et de se retirer sur une ligne adéquate dès la nécessité passée. Et tout ce qui vient de se dérouler n'enlève rien au fait, qu'en temps normal, les banquiers sont soumis à trop de contraintes, de paperasses administratives qui les empêchent de vouer assez de temps à leur métier proprement dit.

Est-ce une manière de dire que tout devrait être effacé, oublié; que tout n'aurait qu'à recommencer comme avant. Nullement. Ici et ailleurs, l'auteur de ces lignes a toujours plaidé pour un libéralisme nourri d'éthique et de responsabilité; au risque de passer pour un doux rêveur et un sermonneur. C'est en s'éloignant de ces références éthiques, culturelles autant que de réflexions d'ensemble sur leur responsabilité dans la durée, que des dirigeants et des cadres de banques se sont égarés entre mégalomanie et stress de casino. Avec Pascal Couchepin, Fulvio Pelli, Eveline Widmer-Schlumpf, des politiciens classés à droite, il faut considérer que ces dirigeants et ces cadres devraient rendre leurs bonus, scandaleux et provocateurs en regard de la situation. Leur inconscience et leur manque d'éthique en font des fossoyeurs du système libéral.

Mais le retour à la normale, c'est-à-dire à un système économique et financier efficace grâce à suffisamment de liberté, ne sera possible qu'avec un retour aux sources spirituelles, philosophiques et morales qui ont façonné nos sociétés. Il faut un redressement des comportements individuels et collectifs dans la finance et la banque; et non pas une mise sous tutelle étatique, administrative de professionnels qui seraient jugés comme des irresponsables par un mondepolitique ivre de son rôle de crise. On attribue à Malraux la phrase: le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. Eh bien, le libéralisme sera éthique ou ne sera plus.

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