Que de souvenirs et de réflexions exprimés, ces derniers temps, sur Mai 68. Dans ce journal, on a trouvé des témoignages bien personnalisés et des analyses aussi contrastées qu'approfondies. Modestement, le chroniqueur actuel que je suis se souvient du jeune rédacteur au Journal de Genève qu'il était à l'époque.

L'idée d'aller observer sur place les événements, à Paris et ailleurs en France, ne s'imposa pas immédiatement. C'est encore à la rédaction que j'entendis le discours à la radio d'un général de Gaulle entièrement retrouvé au retour de son voyage éclair et secret à Baden-Baden. On sentait que la roue tournait. Mais le désordre et les blocages ne cessèrent pas aussitôt pour autant. Et me voici parti au volant d'une vieille Volvo au coffre plein de bidons d'essence, pris dans un trafic chaotique: direction Paris pagaille. A mes côtés, mon collègue plus expérimenté, Claude Monnier, lequel deviendra plus tard rédacteur en chef.

A Paris, il n'y avait plus d'émeutes proprement dites, même si l'on observait encore les traces. En revanche, la Sorbonne était toujours occupée, tout comme le théâtre de l'Odéon. Même fatigués, les discours et les slogans contre le système, la hiérarchie académique, pour l'autogestion, l'interdiction d'interdire, la liberté de se réaliser pleinement, la destruction du capitalisme, la révolution fraîche et joyeuse continuaient de fleurir. Je me souviens très bien d'avoir perçu l'ambiguïté de la situation. Se conjuguaient, de plus en plus mal, ces poussées de fièvre libertaires et les références éculées aux vieilles idéologies marxistes révolutionnaires.

Pourtant, on ressentait fortement que tout cela n'était pas venu de rien et ne resterait pas sans conséquences. Mais si l'apparence de révolution a tourné court, c'est bien, notamment, à cause de la distance prise par les ouvriers, les syndicats et leurs mentors communistes envers ces étudiants libertaires.

Nous avons pu évaluer cette distance en discutant avec les piquets de grève occupant les usines Berliet. Que n'avons-nous pas entendu sur ces petits bourgeois, fils à papa qui se payaient l'ivresse juvénile d'une impression de révolution. Alors qu'eux, dans une logique de lutte des classes encadrée, ils voulaient des avantages concrets; que leur donnèrent en partie les accords de Grenelle.

Retour à Paris pour voir une nouvelle manifestation sur les Champs-Elysées en faveur de De Gaulle. L'écrasante victoire de la droite aux élections de juin était dans l'air.

Cela étant, les hiérarchies inamovibles, les immobilismes académiques, les conceptions purement autoritaires dans le monde économique, les puritanismes et les fermetures dans la société et les familles ont été durablement bousculés. Avec des aspects positifs et des dérives néfastes.

La grande faiblesse de tout cela est que la réaction compréhensible, en partie nécessaire, ne s'est coulée dans aucun projet rassembleur et cohérent. Contre des formes surannées et trop immobiles se sont dressées des figures mouvantes et finalement informes. A l'école, les élèves ne pouvaient plus se faire les dents contre ce qui échappait à une définition claire. Dans des familles, les enfants perdirent leurs repères et leurs saines possibilités d'opposition avec des parents vieillissant dans leur nostalgie de Mai 68.

Mais on peut être profondément libéral, convaincu de l'efficacité du capitalisme et regretter que ce bouillonnement d'alors n'ait pas, en bonne réaction, fortifié une éthique du libéralisme, un besoin de sens dont les dernières démesures financières s'éloignent dangereusement.

En conclusion, s'il est bon, quarante ans après, de humer un parfum de liberté, de spontanéité, de contradiction, il est lucide de relever que l'informe n'a pas engendré de formes structurantes à développer ou à contester. Mai 68, ne fut pas complètement un coup pour rien; mais, pour l'essentiel, c'est-à-dire le sens de la vie et la cohésion de nos sociétés, tout est à faire.

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