Chez qui s'intéresse de près à la politique de sécurité de la Suisse, l'inquiétude est grande. L'affaire Nef a affaibli la position de notre ministre de la Défense Samuel Schmid. Il l'était déjà depuis la tragi-comédie provoquée par l'éviction de Christoph Blocher. Va-t-il finalement faire passer, au nom du Conseil fédéral, son programme d'armement? Le Conseil national l'a refusé, le Conseil des Etats l'a accepté. Le National reprendra le dossier en décembre. Nul doute que l'opposition des conseillers nationaux UDC se nourrit en partie de la rancune envers Samuel Schmid, qualifié de traître à l'égal d'Eveline Widmer-Schlumpf.

S'il ne s'agissait que de cela, on pourrait se borner à relever l'agressivité, l'intransigeance, la volonté d'aligner les godillots autour des chefs et de stigmatiser ceux qui tentent de penser un peu librement et autrement. La révision des statuts de l'UDC visant à exclure tout élu au Conseil fédéral qui ne serait pas son candidat est une atteinte à l'esprit de nos institutions. Mais il y a davantage à déplorer.

Au-delà du conflit personnel, l'UDC ajoute ses voix à celles d'une gauche conservatrice en diable (Verts compris) pour empêcher toute adaptation réaliste de notre politique de sécurité. On avait constaté cette regrettable addition des négatifs lors de l'élaboration d'Armée 21, puis des débats sur la participation suisse aux actions internationales de promotion de la paix, enfin lors de l'essai d'une réorganisation de l'armée un peu en profondeur. Samuel Schmid n'a pourtant jamais proposé une révolution qui eût été endossée par le Conseil fédéral. On en est loin. Mais enfin, les lignes d'une évolution nécessaire, d'une adaptation étaient tout de même tracées.

Redisons-le, en politique de sécurité, l'évaluation des nouvelles menaces est primordiale. La continuité d'une armée apte à défendre le territoire et à protéger le ciel suisse correspond à la persistance d'une neutralité armée, à l'exigence d'entretenir un cœur de compétence par une formation adéquate et des armes modernes. Mais cette armée, équilibrant miliciens et encadrement professionnel, devrait être plus concentrée. Et une composante essentielle devrait être, en conjugaison avec l'action diplomatique, la participation aux actions de stabilité à l'extérieur; avec la précaution due à notre réserve de neutralité et en y cherchant les plus- values possibles que la Suisse peut apporter. Cette politique, bien sûr, doit tenir compte des limites financières.

Tout cela mériterait de bons et forts débats au parlement engagés par un Conseil fédéral au point, collégial et résolu. Or, nous n'en sommes pas à cette phase qui serait nécessaire. L'UDC veut revenir au Conseil fédéral. Elle lancera un candidat à l'heure où Samuel Schmid démissionnera. Et si ce dernier part seul dans le proche avenir, l'éventuel élu, UDC pur sucre, proposera une politique de sécurité irréaliste, avec la vision d'une armée se préparant uniquement au risque de 1940. La gauche, tout aussi conservatrice à sa manière idéologique, aura beau jeu de clamer encore plus fort que cette armée ne sert à rien.

Alors, qu'on nous permette un souhait. Que Samuel Schmid ne parte pas avant Pascal Couchepin. Que soit élu et reprenne le Département de la défense un candidat ouvert, réaliste, désireux d'avancer tout en sachant être habile tactiquement. Plusieurs personnalités en seraient capables. Les observateurs retiennent souvent le nom du radical Didier Burkhalter. Lui-même dit volontiers qu'il faut cesser de considérer le Département de la défense comme un défi de deuxième ligue. Il reconnaît que ce défi est essentiel pour la Suisse et il semble prêt et préparé à le relever.

Mais l'espoir d'une bonne évolution rétrécirait à vue d'œil si, dans le temps qui vient, un UDC conditionné reprenait le témoin. Alors, M. le Conseiller fédéral Samuel Schmid, de grâce battez-vous, envisagez l'avenir pour la Suisse avec vos collègues, dont Pascal Couchepin, et tenez courageusement encore le temps qu'il faudra.

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