Ollon, suspendue au Chablais, vit une petite révolution. Les élections communales de 2006 ont consacré un syndic socialiste après un siècle de domination radicale. La gauche, riche en jeunes candidats, a fait un tabac parmi les 6800 habitants des 23 villages et hameaux empilés sur le flanc de la montagne. Est-ce le présage d'un virage à gauche du canton le 11 mars?

Jean-Luc Chollet, syndic d'Ollon, nuance d'emblée la portée de son élection. Une campagne radicale titubante et une gauche compacte ont bousculé l'histoire de la commune mais n'annoncent pas le renversement de la majorité actuelle dans le canton, ni au gouvernement, encore moins au parlement. Jacques Chevalier, président des radicaux locaux, prétend qu'il s'agissait «d'un accident de parcours». D'ailleurs, une fois digéré l'échec, la section a resserré les rangs en vue du scrutin cantonal de ce printemps. Les radicaux comptent conserver trois sièges sur les quatre qu'ils occupent aujourd'hui au Grand Conseil, alors que la députation de l'arrondissement passera de 10 à 8députés à la suite du nouveau découpage électoral.

Malgré la perte du fauteuil de syndic, le centre droit avec l'UDC - «étrangère aux excès blochériens», précise Jean Gaillard, son chef de file - contrôle toujours les deux tiers du conseil communal. Ce qui ne les empêche pas de s'entendre avec la gauche. Chicanes et déceptions durent le temps de la campagne électorale, puis s'effacent au profit de l'intérêt général. Jean-Luc Chollet et Jacques Chevalier répètent en chœur que «tout le monde tire à la même corde».

C'est une question de «bon sens», scande le syndic, suivi par Jean Gaillard. Le programme socialiste plaît à la droite et vice-versa. La construction de logements bon marché à Villars, qui en manque, tient de l'évidence, largement partagée. Tout au plus, les partis peuvent servir «de tremplin pour le Grand Conseil, là où se décident les grandes options politiques», avance Jacques Chevalier et éviter «les disputes entre les familles ou entre le haut et le bas de la commune», renchérit Jean-Luc Chollet.

La paix sociale inventée à Ollon, bâtie sur l'amitié et des budgets confortables, célèbre une façon exemplaire de faire de la politique sans politique. Qui rappelle l'administration consensuelle du bien public, chère au gouvernement cantonal sortant.

Ces cinq dernières années, les sept conseillers d'Etat (2 radicaux, 1 UDC, 1 libéral, 2 socialistes et 1Vert) ont en effet cultivé le consensus jusqu'à l'excès. La campagne qui s'achève est tout imprégnée de ce climat particulier. C'est aussi pourquoi personne à Ollon ne s'attend à un revirement le 11 mars. Droite et gauche engrangeront leurs voix traditionnelles et tout continuera comme avant.

Ni plus ni moins qu'à Senarclens, dans l'arrondissement de Cossonay. Le renversement hypothétique de majorité à l'exécutif cantonal préoccupe à peine les 330habitants du village. Le village est radical envers et contre tout. C'est ici, avec 53% des voix, que le Vieux Grand parti a résisté le mieux au plus fort de la déroute de 2003, lors des élections fédérales. Les radicaux avaient alors perdu 7% des suffrages dans l'ensemble du canton par rapport à l'élection du Grand Conseil une année plus tôt. Une déconfiture qui a durablement traumatisé l'appareil du parti.

La bonne tenue radicale dans le district de Cossonay doit beaucoup à Pierre Grandjean, syndic de Senarclens, aujourd'hui candidat au Grand Conseil. Quelques législatures à la municipalité et treize ans passés au comité de l'Union des communes vaudoises, dont neuf à sa tête, ont assis son autorité et lui donnent une chance réelle de «monter» à Lausanne. «C'est une région où l'on choisit l'homme plutôt qu'une liste», sourit-il.

Pierre Grandjean craint pourtant le nouveau découpage électoral. Le regroupement de Cossonay, Aubonne et Morges risque de donner «un poids excessif au bord du lac» aux dépens de l'arrière-pays conservateur. L'arrivée des citadins, le rajeunissement de la population et l'essoufflement des paysans n'ont pas poussé Senarclens dans les bras de la gauche. Europe, asile, étrangers et caisse unique suscitent méfiance et circonspection, voire une certaine fermeture, estime à son tour Johann Dépraz, président de la Jeunesse locale. Mais «cela n'a rien à voir avec l'UDC qui va de toute façon trop loin», jure l'apprenti employé de commerce, qui envisage tôt ou tard de s'engager en politique.

En revanche, la peur du désastre environnemental souffle déjà sur les champs de betteraves. Pierre Grandjean n'exclut pas qu'elle puisse inciter quelques «agrariens» anti-OGM à voter pour les écologistes. Comme à La Chaux, à un jet de pierre de Senarclens, où Paul-Henri Marguet, l'un des trois syndics verts du canton avec Daniel Brélaz à Lausanne et Raymonde Schoch à Commugny, mène la municipalité et ses 380habitants depuis juillet 2006. Il est vrai que la commune fait bande à part: conviviale et adepte d'une densification douce de son habitat, à mille lieues des improbables zones villas qui assiègent les villages voisins.

Arrivé à La Chaux six ans auparavant, Paul-Henri Marguet avoue que son profil - urbain et écolo - a été son meilleur atout dans un milieu traditionnellement modéré. Le syndic incarne une relève verte jaillie de son biotope d'origine, les agglomérations et les villes, prête à gagner la campagne en mars déjà, puis en automne lors des élections fédérales. En toute autonomie, ni à gauche ni à droite.

Pour l'heure - avant le verdict des urnes et les remous électoraux pronostiqués, promis ou espérés - les radicaux savourent les signes d'une renaissance vaudoise, remarquée même outre-Sarine, par le chroniqueur politique de la Neue Zürcher Zeitung. Pierre Grandjean veut croire que son parti, après avoir touché le fond, encaissera les dividendes de l'assainissement en cours des caisses cantonales et de projets porteurs tels que l'accueil de jour des enfants, promu par une loi en vigueur depuis le début de l'année.

Le syndic radical admet que «les flottements du parti» ont pu brouiller son image. Trop gauchisante, trop filo-européenne par moments. Trop «comptable», sinon dépourvue de vision, d'autres fois. Voilà pourquoi il réclame une politique de droite claire et affichée. En gros, respect des lois, responsabilité individuelle et liberté d'entreprise. Mais qu'est-ce qui distingue les radicaux de l'UDC? «Une attitude ouverte et réaliste dans la gestion du bien public», tranche-t-il. Comme à Senarclens, quand la municipalité supprime l'impôt sur les lotos pour favoriser l'essor des sociétés locales. Ou au Château cantonal, avec un Pascal Broulis gestionnaire minutieux des Finances et porte-drapeau du renouveau radical.

Heureux sur ses terres, le syndic radical feint d'ignorer la concurrence de l'UDC qui désarçonne ailleurs l'électorat bourgeois. Notamment sur La Côte ou sur le Plateau, à l'ouest de Moudon, où les succès électoraux de l'UDC nationale ont revigoré le passé agrarien d'une formation cantonale jusque-là sans véritable avenir.

Samuel Gavillet, syndic hors parti de Thierrens, se souvient de «la déception» qu'il a ressentie à la lecture des résultats des élections fédérales de 2003. L'UDC triomphait dans le village avec 43% des voix, laissant loin derrière les radicaux (16,3%), les Verts (9,5%) et les socialistes (8,2%). Il calcule que «les paysans représentent seulement la moitié des suffrages UDC». L'effet Blocher, à son comble, a bien dû faire le reste.

Le syndic vante cependant la neutralité politique de la municipalité. Les suffrages que récolteront les démocrates du centre le 11 mars, à la baisse ou à la hausse, ne lui feront pas changer de cap. Il continuera de développer le centre médical et de soutenir la crèche du village en dépit de l'endettement de sa commune: un carrefour de pendulaires, d'artisans et de petits patrons entre Lausanne, Yverdon, Moudon et Payerne; le temps de la monoculture agricole est bien révolu.

En revanche, le souci de ménager l'environnement influence déjà les décisions de l'exécutif qui, depuis 1999, notamment, veille sur la teneur en nitrates des eaux souterraines. Samuel Gavillet prévoit même qu'une partie croissante de la population de Thierrens «pensera» écologie au moment de l'élection du nouveau Grand Conseil.

Sur les rives du lac Léman et de l'A1, Gilly et ses 890 habitants ont également sacré l'UDC en 2003, avec 35% des suffrages lors de l'élection du Conseil national. Une surprise? Le syndic, Denis Dumartheray - instigateur des Régionaux libres, une liste pour le Grand Conseil appelée à défendre les petites communes contre l'indifférence du canton - relève le rôle moteur de Guy Parmelin dans un village négligeant les clivages partisans.

Claude-Eric Dufour, député UDC et vigneron à Gilly, souligne la disponibilité et l'entregent de l'étoile montante du parti vaudois, qui sera candidat au Conseil aux Etats en octobre. Le député, remplaçant de Parmelin au Grand Conseil quand ce dernier a été élu au National, prétend toutefois que «les personnes n'épuisent pas les options politiques». L'UDC a aussi conquis sa crédibilité dans la région parce qu'elle parle de racines et d'identité. Terre et tradition, en quelque sorte. Slogans simplistes contre les étrangers et contre les fonctionnaires, discours sécuritaire, lutte contre les drogues, baisse des impôts, les chevaux de bataille des démocrates du centre passent presque au deuxième plan.

Claude-Eric Dufour préfère souligner l'héritage campagnard. Le PAI (parti des paysans, artisans et indépendants jusqu'en 1971 avant la fusion avec les Démocrates des Grisons et de Glaris) survivrait ainsi dans le ventre de l'UDC contemporaine dont les coups d'éclat, qu'il déplore parfois, démultipliés par le charisme de Christoph Blocher, rejaillissent sur les résultats électoraux de la section cantonale, désormais bien implantée. Le député UDC en est convaincu: fort aujourd'hui d'un personnel politique qui lui faisait défaut au début de son ascension - il pense à Jean-Pierre Grin, chef du groupe au Grand Conseil - son parti sortira renforcé du rendez-vous électoral du 11 mars.

Aux dires de Claude-Eric Dufour et du syndic de Gilly, une volte-face à gauche paraît finalement très improbable sur La Côte. Tout comme à Ollon, à Senarclens, à La Chaux ou à Thierrens. Stabilité et continuité valent davantage qu'un changement incertain. A l'image d'un gouvernement cantonal soucieux de sa cohésion et de sa durée. Hostile aux conflits et aux ruptures.

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