Quelle sera la portée du missile politique lancé par Philippe Pidoux et ses associés, consistant à vouloir fondre Genève et Vaud en un seul canton? Une chose est sûre: il a déjà frappé fort, à entendre les hostilités qu'il déclenche partout. A gauche, à droite, chez les Vaudois comme chez les Genevois, sans parler des autres cantons romands. C'est bien à cela qu'on mesure son caractère d'hérésie. C'est à cela aussi qu'on mesure son utilité.

Les oppositions aux hérésies sont toujours pétries de bon sens. La raison, aujourd'hui, est donc dans le camp de ceux qui ricanent ou qui se méfient du projet de «Pidolie». Et ce camp est fourni, car il rassemble à la fois les conservateurs qui craignent d'attenter au délicat équilibre confédéral, et les réformistes sincères, désireux de percer les frontières cantonales mais qui préfèrent d'autres processus.

Au supercanton lémanique, ceux-ci opposent ainsi des idées parfois plus neuves, plus audacieuses aussi. On songe au projet de Parlement romand, qui serait chargé d'exercer un contrôle démocratique sur les institutions supra-cantonales qui lentement se mettent place. On songe à la constitution d'une région de Suisse occidentale qui réunirait, au-delà des dangereuses barrières linguistiques, l'ensemble des cantons romands avec ceux de Berne, de Soleure et les deux Bâle. On pense enfin, à l'échelle de l'Union européenne, à des alliances transfrontalières, du côté de Rhône-Alpes, du Piémont ou de la Franche-Comté. Sans parler d'urgences moins utopiques: les regroupements de communes, les collaborations hospitalières, universitaires, entre promotions économiques, etc.

Le projet de supercanton a contre lui d'être moins raffiné que ces dispositifs complexes, donc moins adapté aux dispositions des opinions et du politique. Mais il l'emporte par d'incomparables avantages. Par sa simplicité, d'abord, il dégage une charge symbolique et affective immédiate. Par sa méthode, ensuite, celle de l'initiative populaire, il engage à un positionnement direct, au-delà des discussions d'appareils et des discours éditoriaux. Personne ne s'écharpera, en famille ou au bistro, sur la création d'un parlement romand. Chacun, en revanche, se sent interpellé, dans sa vie quotidienne, dans sa conception de la Suisse, dans son rapport à l'autre, par l'idée d'une telle fusion.

On a vu dans un proche passé le merveilleux pouvoir d'idées fortes sur les âmes frileuses des Suisses. Que serait l'armée aujourd'hui si le GSsA n'avait pas lancé l'utopie d'une Suisse sans armée? Et n'aurions-nous pas déjà intégré l'Espace économique européen si nous avions eu le courage de poser frontalement la question d'une adhésion à l'Union européenne, en 1992? Le propre de l'excès est d'encourager le possible. En manifestant qu'il est aujourd'hui pensable de proposer l'impensable, en s'attaquant à l'un des plus forts tabous de l'histoire confédérale, le projet de supercanton ne peut que renforcer les réalistes, et faire évoluer les esprits dans le seul sens souhaitable pour l'avenir de ce pays: l'ouverture. Il n'a pas, pour cela, besoin d'aboutir. Mais il lui fallait au moins être lancé. En ce sens, les initiants font preuve d'un culot salutaire.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.