éditorial

Le Venezuela et ses deux présidents

ÉDITORIAL. Au terme d’une journée de manifestations gigantesques, l’opposant Juan Guaido s’est proclamé président «en exercice». Avec la bénédiction de Donald Trump

C’est un pays en plein désastre. Au moins trois millions d’habitants l’ont fui ces dernières années; l’inflation s’y calcule en millions de pour cent; faute de nourriture, de médicaments, d’électricité et parfois d’eau potable, des millions de gens sont en lutte pour garantir leur survie quotidienne. Le régime «chaviste», du nom d’Hugo Chavez, le camarade-président mort en 2013, a conduit le Venezuela au bord de l’effondrement total. Et pour ne rien arranger, le pays a depuis mercredi deux présidents: l’un légal, l’autre légitime.

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Avant même ce dernier coup de théâtre, le décor avait déjà commencé à flamber. Un peu partout, de violentes altercations ont opposé ces derniers jours des Vénézuéliens excédés aux forces de l’ordre, y compris dans les banlieues pauvres qui étaient jusqu’à récemment autant de bastions traditionnels du régime. Les manifestations gigantesques de mercredi ont fini de le prouver: investi il y a deux semaines pour un deuxième mandat, au terme d’élections truquées, le président Nicolas Maduro est honni par une très grande partie de la population.

Une ascension météorique

Dans un régime qui ne s’embarrasse même plus de faux-semblants démocratiques, et qui a tout fait pour atomiser l’opposition, la résistance s’est pourtant organisée. Sa forteresse? L’Assemblée nationale, le parlement de Caracas qui s’est profilé comme la dernière institution politique légitime du pays. Son chef de file? Juan Guaido, le tout nouveau président de l’Assemblée, dont l’ascension météorique a servi à donner un coup de fouet aux Vénézuéliens.

Sous la direction de ce jeune ingénieur de 35 ans, l’opposition a joué ses cartes avec un certain brio. Elle a organisé des «assemblées de voisins» qui ont libéré la parole et préparé les manifestations de mercredi. Elle a aussi pris langue avec les militaires, leur promettant une amnistie s’ils se désolidarisaient des dirigeants chavistes. Mercredi, Juan Guaido semblait jouer son va-tout en se proclamant «président en exercice» dans l’attente de futures élections. Une décision aussitôt reconnue par le président Donald Trump qui appelait ses collègues du monde entier à en faire de même.

Le jeu de Moscou

Car ce face-à-face vénézuélien s’inscrit bien dans un contexte international qui le rend plus périlleux encore. Mis en quarantaine par l’Occident et une bonne partie de ses voisins latino-américains, le Venezuela joue notamment un rôle croissant dans la nouvelle guerre froide qui oppose la Russie et les Etats-Unis. Ici, pas question pour Moscou d’expliquer sa présence dans le pays en mettant en avant d’éventuels liens «naturels», comme le font les admirateurs de Vladimir Poutine en regard de ses agissements en Ukraine ou en Syrie. Soutenir le régime chaviste répond à de purs intérêts de grande puissance, affichés d’ailleurs comme tels à Moscou, avec une bonne dose de cynisme.

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En décidant à son tour de sauter à pieds joints dans la mare, Donald Trump n’obéit peut-être pas à des motifs beaucoup plus reluisants. Une manière d’affirmer la pérennité de «l’arrière-cour américaine» dans les Caraïbes? Ou plutôt un moyen pour le président américain d’appliquer une nouvelle fois à bon compte sa vision du monde manichéenne, et de jouer à fond la tension, en négligeant au passage toutes les conséquences possibles de ses actes?

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