Ma semaine suisse

Du vent dans les pales

Philippe Roch défend-il la nature ou le paysage dans son combat contre Energie 2050? Le paysage étant une construction culturelle, qui change avec le temps et la personne… Notre chroniqueur Yves Petignat s’interroge

A suivre le groupe d’amis de la nature opposés à la Stratégie énergétique 2050, il serait préférable de s’allier avec ceux qui d’ordinaire leur pompent l’air plutôt qu’avec ceux qui brassent du vent. Quitte à embrouiller électrices et électeurs, ces défenseurs de l’environnement sont prêts à renforcer les rangs du lobby nucléaire plutôt que de faciliter l’implantation d’éoliennes. Nous avons trop d’estime pour l’ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement, Philippe Roch, dont la rigueur dans la réflexion ne saurait être mise en doute, pour ne pas être troublé par son opposition à la loi sur l’énergie, soumise au peuple le 21 mai. «Cette loi, dit-il, met sur un même niveau l’intérêt de la construction d’installations de production d’énergies renouvelables et l’intérêt de la protection de la nature.» Selon Philippe Roch l’impact des éoliennes sur le paysage serait totalement disproportionné avec leur contribution à la production d’électricité issue du renouvelable.

«Sommes-nous prêts à sacrifier le paysage et à bouleverser notre ordre juridique pour 4000 GWh d’électricité, alors qu’il est possible de les produire différemment?» interpelle Philippe Roch. Il ne s’agit pas ici de croiser le fer avec cet esprit éminent sur les aspects énergétiques. Ce qui interpelle, par contre, c’est la confusion sans cesse opérée dans le débat entre nature et paysage. S’agit-il de protéger la nature contre des effets nuisibles irréversibles – pollution, bruit, destruction de biotopes – ou plutôt de préserver l’intégrité supposée d’un paysage? Dans la déjà longue lutte des opposants aux éoliennes, c’est la défense du paysage, réputé intact et non renouvelable, qui suscite toutes les passions. Comme s’il existait par lui-même et de tout temps, indissociable de la nature.

Instrumentalisation politique du paysage

Or, nous disent les dictionnaires, le paysage n’est qu’une portion de territoire s’offrant à la vue d’un observateur. Il n’existe que par le regard d’un habitant, d’un passant, d’un photographe ou d’un touriste, chacun avec ses émotions et son expérience propres. Ce n’est qu’une illusion de réalité. Il y a un siècle déjà, le rédacteur du bulletin de Heimatschutz, Paul Roches, s’inquiétait de la construction de barrages dans les gorges du Doubs, «qui ont ouvert des brèches énormes au milieu des forêts, ont coupé de manière impitoyable les rapides et les chutes… faisant disparaître ces incomparables solitudes qui perdent un peu de leur mystère par le flot débordé de la civilisation». Or, pour les amoureux de la vallée du Doubs, les retenues d’eau, les petits lacs tranquilles font désormais partie du paysage coutumier, agréable et reposant. Une autre vision que la vallée sauvage défendue par Paul Roches. Le paysage n’est qu’une conception culturelle qui change avec le temps et l’expérience personnelle. Comme le viaduc de Chillon ou la «Spargelierung», les asperges éoliennes, des plaines du nord de l’Allemagne. Ce qui pose problème, par contre, c’est l’atteinte à l’environnement que constitue l’exploitation intensive et sans considération des barrages du Doubs, avec les lâchers d’eau destructeurs pour la faune et la flore.

Mais si l’argumentation utilise de préférence le paysage identitaire, c’est que son instrumentalisation politique a évidemment un autre impact émotionnel que la présentation des conséquences réelles ou supposées sur la nature. Même si, pour nous, les éoliennes souligneront toujours la beauté du vent.


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