Première mauvaise nouvelle en 2016: Vladimir Poutine vient de déclarer que les Etats-Unis – et donc tous leurs alliés occidentaux – constituent «une menace» pour la Russie.

Cette rhétorique agressive est malheureusement caractéristique de la propagande du régime russe actuel. Le maître du Kremlin explique ainsi à ses cent quarante-cinq millions de concitoyens que la crise économique endurée ces deux dernières années, les sanctions occidentales et les malheurs de la Russie, tout cela c’est l’Amérique. Rien à voir avec l’effondrement des prix du gaz et du pétrole, le pillage de l’Etat par les amis du chef de l’Etat et l’isolement dans lequel M. Poutine a plongé son pays…

Nationalisme agressif

Ce vent mauvais de nationalisme agressif ne souffle pas uniquement sur la Russie. La Chine, elle aussi, se referme comme une huître aux influences extérieures. Il semble qu’en ce début 2016, les deux grands régimes totalitaires de la planète, après avoir paradé ensemble en montrant leurs biceps, ont un besoin urgent de s’inventer des ennemis pour se sauver eux-mêmes. Leurs économies chancellent et leurs pouvoirs, sur la défensive, se montrent dangereusement agressifs.

Le philosophe chinois Mencius expliquait au quatrième siècle avant Jésus-Christ que les pouvoirs ne sont jamais que de frêles esquifs naviguant sur la mer. La mer, c’est le peuple. Lorsque la mer s’agite – lorsque le peuple n’est pas content –, les responsables doivent s’effacer ou trouver des coupables.

Folie collectiviste

Staline, lorsque les récoltes dues à sa folie collectiviste se révélaient désastreuses, faisait fusiller les météorologues. Poutine est plus moderne: ses opposants séjournent dans des asiles psychiatriques ou sont mystérieusement assassinés à Londres et Moscou. Il reste donc seul à s’exprimer chez lui. Mao, lorsque sa politique menait la Chine à la famine et le Parti communiste au bord de l’implosion, s’attaquait à Confucius à travers la «Révolution culturelle». Xi Jinping est plus moderne: il s’abrite derrière Confucius pour barricader son pays contre les influences «néfastes» du monde «étranger».

En Chine, la fin des «trente glorieuses» est périlleuse. Terminés les dix pour cent de développement annuel du PIB assurant le plein-emploi. La Chine peut encore dévaluer sa monnaie pour relancer sa compétitivité, mais l’exercice a ses limites. Bien sûr, des centaines de millions de Chinois sont sortis de la pauvreté, mais la justice est celle du parti unique, l’économie demeure proto-capitaliste, les paysages sont saccagés, les cours d’eau pollués, les entreprises d’Etat déficitaires, les coûts du travail ne sont plus compétitifs, l’immobilier est à bout de souffle, les grandes infrastructures sont déjà construites, le chômage s’étend et la bourse n’est qu’un casino géant. De cent mille jacqueries par an en 2001, on est passé à huit cent mille en 2014. Le budget des forces de sécurité intérieures est deux fois celui de l’armée. Le «rêve chinois» de «développement harmonieux» promis par Xi Jinping fabrique des cancers du poumon à la pelle. Toute liberté d’esprit est combattue. Derrière des apparences de modernité, le PCC verrouille le pays contre les idées extérieures. C’est la démonstration de sa nervosité et sa vulnérabilité.

Effondrement du rouble

L’économie russe n’a pas meilleure mine. En dehors de Moscou et de Saint-Pétersbourg, le revenu moyen d’un salarié est de 300 dollars par mois. Il a baissé de dix pour cent nets en 2015. Le rouble s’est effondré (terminées, les vacances bon marché en Turquie, en Egypte ou en Thaïlande), un téléphone portable coûte deux-trois mois de salaire, les prix des denrées alimentaires explosent et les hommes d’affaires se plaignent de ne plus avoir de débouchés à l’exportation. La corruption en Russie est pire qu’au Nigeria. Comme l’a démontré Karen Dawisha (Putin’s kleptocracy, who owns Russia, Simon and Schulster, 2014), les ressources énergétiques du pays (1,6 trillion de dollars entre 2000 et 2011) ont été pillées. Pas la moindre autoroute entre grandes villes n’a été construite durant cette période. L’autosuffisance alimentaire reste un mythe, l’approvisionnement interrégional étant impossible sans infrastructures.

Personne ne peut se réjouir de ces situations catastrophiques, car elles portent le germe des crises, voire des guerres à venir. Les régimes totalitaires n’ont jamais eu le chic de s’effondrer sans renouveler et aggraver les dégâts qu’ils avaient préalablement commis.

Petites guerres de la dynastie rouge

A Pékin, la dynastie rouge s’en est jusqu’à présent tirée en lançant de petites guerres contre ses voisins, c’est-à-dire en ressoudant le peuple derrière des «menaces extérieures», qu’elles viennent de Russie, de Corée du Sud, de l’Inde ou du Vietnam. L’annexion par l'«Empire du Milieu» d’eaux territoriales du Brunei, du Vietnam, des Philippines ou de la Malaisie à travers la construction d’îlots artificiels augure de prochains conflits en Mer de Chine. Derrière le Japon et le Vietnam, toutes les puissances de la région se préparent.

A Moscou, Vladimir Poutine tire les mêmes ficelles avec ses manœuvres en Ukraine. En Syrie, en armant le régime Assad depuis des années, il est bel et bien le principal responsable des massacres dans ce pays. Ses tentatives pour diviser les Occidentaux en s’alliant avec les forces politiques démagogiques de l’Occident, de Donald Trump aux populistes européens, ne trompent que les niais.

Les totalitarismes chinois et russe, sur la défensive face à leurs propres échecs, n’en sont que plus dangereux en ce début d’année. Il n’y a rien de bon à en espérer: c’est la démocratie qui les menace et qu’ils combattent. Nos modes de vies qu’ils détestent.

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