il Était une fois

Vercingétorix, un héros déboulonné

Si le Schwyzois Werner Stauffacher est aujourd’hui dépouillé des mythes de la bataille de Morgarten, la France, pareillement, dépouille Vercingétorix de son bouclier d’or. Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

R egardant le premier épisode de la série Les Suisses, certains téléspectateurs ont été choqués d’apprendre que la bataille de Morgarten, entre les paysans armés des cantons primitifs et l’armée habsbourgeoise, en 1315, avait été une embuscade plutôt qu’une grande mêlée héroïque front contre front, comme ils l’avaient appris à l’école. La victoire de la ruse, aidée par le hasard, détrônait à leurs yeux la victoire du courage. Un pan de la gloire de Werner Stauffacher s’effondrait. L’histoire n’est plus ce qu’elle était.

Si le Schwyzois perd ses médailles d’ancêtre héroïque, le sort de Vercingétorix n’est pas meilleur dans l’histoire française revisitée: le chef arverne perd son cheval, ses riches armures, et même sa réputation. Sale affaire, qu’une paire d’historiens reprend au début pour le désenchantement des écoliers de l’Hexagone1.

Que sait-on de la défaite d’Alésia, en 52 av. J.-C.? Pas grand-chose. Un certain Vercingétorix a mené les troupes gauloises à la victoire de Gergovie contre César, puis au siège de la bourgade connue aujourd’hui sous le nom d’Alise-Sainte-Reine, en Bourgogne. Le Romain ferme la ville, l’affame et attend. Les habitants veulent se rendre. Vercingétorix accepte de se sacrifier. César écrit, dans La Guerre des Gaules: «Les chefs sont amenés, Vercingétorix est remis, les armes sont projetées.» Pas un mot de plus. Les assiégés sont distribués en esclaves, Vercingétorix est amené à Rome et mis à mort six ans plus tard. Puis les Gaulois tombent dans l’oubli. A quelques écrits près, ils sortent de la généalogie française.

Mais les revoilà, plus beaux et plus forts, au XIXe siècle. L’Ancien Régime aboli par la Révolution en 1789, il s’agit de fournir aux Français des racines antérieures aux dynasties franques qui viennent d’être congédiées. En 1828, un historien romantique, Amédée Thierry, redécouvre les Gaulois, «une race de laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d’entre nous, Français.» Et son confrère Henri Martin d’insister: «Le caractère des Gaulois a subsisté chez nous, comme le sang passé entre nos veines de génération en génération.»

Le moment de Vercingétorix est revenu. Henri Martin pare la capitulation d’Alésia du décorum dû aux aînés méritants: «L’homme qui était devenu la Gaule incarnée sortit de la ville richement armé, monté sur un cheval superbe. Ce prince était d’une taille très avantageuse, et il avait si bonne mine sous les armes que les spectateurs en furent émus. Il fit un cercle autour du vainqueur, ensuite il descendit, jeta ses armes et se mit à ses pieds sans parler.» L’auteur précise: «On ne lit point ces particularités dans les commentaires de La Guerre des Gaules; César a jugé à propos de les supprimer.» Le tour est joué: Vercingétorix, un égal de César que César a rayé de la photo.

L a légende prend corps. Napoléon III fait fouiller le site présumé d’Alésia. Il y installe une statue de Vercingétorix haute de sept mètres. Héros de la Troisième République, le Gaulois débarque dans les salles de classe après l’invasion de la France par l’armée prussienne, en 1870, et la perte de l’Alsace-Lorraine. Un manuel à succès, Le Tour de la France par deux enfants , enseigne ce qu’il faut en savoir: «Il y a bientôt deux mille ans, un grand général romain, Jules César, qui aurait voulu avoir le monde entier sous sa domination, résolut de conquérir la Gaule. Nos pères se défendirent vaillamment.» Hélas, ils n’ont pas pu libérer Alésia, assiégée par les Romains comme «de nos jours notre grand Paris a été assiégé par les Prussiens». Mais quel panache dans la défaite: «Le noble cœur de Vercingétorix n’hésita point: il résolut de se livrer lui-même.» Suit la scène de la reddition, le cheval lancé au galop jusqu’à la tente de César, les armes «étincelantes d’or» jetées «fièrement et sans un seul mot» au pied du Romain…

En 1877, Vercingétorix entre en gloire dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle , avec un mot de Pierre Larousse: «Son patriotisme et son abnégation n’ont pas été dépassés.» Il inspire les tirades revanchardes contre l’Allemagne, celles du sacrifice national sous Vichy, celles de la résistance sous l’occupation nazie. Dressé à côté de son bouclier, il est partout où l’on a besoin de lui. Il est, pour De Gaulle, «le vieux Gaulois acharné à défendre le sol et le génie de notre race».

Après tous ces bons et loyaux services, le vaincu magnifique en rend encore un, le dernier: il fait rire la France. Abraracourcix, chef du village où conspirent Astérix, Obélix et autres irréductibles Gaulois, a retrouvé le bouclier de Vercingétorix chez un marchand de vin de Gergovie.– Et ce bouclier, tu l’as toujours, ô notre chef?– Bien sûr, je me déplace toujours avec lui, et presque toujours sur lui2.

«Adopté par Astérix et les siens, le voilà (ce bouclier), qui venge à distance, et sur la foi d’une scène qui n’a jamais existé, l’antédiluvienne défaite de ces Gaulois dans lesquels, depuis un siècle et demi, les Français ont appris à reconnaître leurs ancêtres», concluent les auteurs.

L’histoire, disait Pierre Bayle, s’accommode comme les viandes dans une cuisine. Le choix des ancêtres est toujours délicat. Plus ils sont anciens, plus ils sont adaptables. Mais aujourd’hui, dans les cuisines historiographiques européennes, le goût est à la sobriété et à l’authenticité. Les Vercingétorix et autres Stauffacher sont rendus à leur plus sobre condition.

1. Le Vase de Soissons n’existe pas et autres vérités cruelles sur l’histoire de France, Christophe Granger et Victoria Vanneau, Ed. Autrement, 2013.2. Le Bouclier arverne, Goscinny et Uderzo, 1967.

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