revue de presse

«La vérité» sur la mort de Sankara? Le Burkina Faso retient son souffle

Enterré à la sauvette le 15 octobre 1987, après l’assassinat qui porta Blaise Compaoré au pouvoir, le corps du père de la révolution burkinabé, Thomas Sankara, est resté pendant près de trois décennies une énigme. Sa dépouille supposée a été exhumée en ce début de semaine sur ordre de la justice du gouvernement de transition. Mais ses proches craignent que la montagne n’accouche d’une souris

Depuis le début de la semaine, «la justice burkinabé, explique Radio France internationale, a engagé les exhumations des dépouilles supposées de l’ancien président Thomas Sankara et de ses frères d’armes dans le cimetière de Dagnoën à Ouagadougou». Ce, près de trente ans après que, en 1987, l’homme politique – anti-impérialiste, panafricaniste et tiers-mondiste – a été assassiné lors du coup d’Etat qui a amené Blaise Compaoré au pouvoir.

Mais pourquoi ces corps ont-ils été exhumés? La Croix répond: «En présence du commissaire du gouvernement et d’un juge d’instruction, cette opération, autorisée par le gouvernement de transition», vise «à éclairer les circonstances» de l’assassinat. «C’est la conséquence de la chute de Blaise Compaoré, en octobre 2014.» En ligne de mire de cette opération vérité? La responsabilité de ce dernier, car «sous sa présidence, la justice s’y était toujours refusée».

«Mort naturelle»

Après des années de blocage judiciaire, l’enquête pourrait ainsi connaître une avancée décisive, grâce à des tests ADN. Car lors du coup d’Etat de 1987, «un commando de militaires de la sécurité présidentielle avait éliminé le président ainsi qu’une dizaine de ses proches. Ils avaient été aussitôt enterrés […], sans que leurs familles puissent les identifier. Les nouvelles autorités avaient parlé de mort naturelle». «Faisant fi d’une recommandation du Comité des droits de l’Homme de l’ONU, en 2006, puis d’une décision de la Cour africaine des droits de l’Homme, en 2008, qui ordonnait la tenue d’expertises, le gouvernement Compaoré a, une à une, jugé irrecevables les requêtes de la famille», précise France 24.

Le prestige de Thomas Sankara est encore très vif au Burkina Faso, surtout parmi les jeunes qui ont chassé Compaoré. L’exhumation «représente un événement symbolique pour la jeune génération de Burkinabé, dont la plupart des membres n’étaient même pas nés en 1987». L’enjeu de l’instruction ouverte ce printemps est double, selon Le Monde: savoir si la dépouille du capitaine «se trouve bien dans le cimetière de Dagnoën […], conformément à la version officielle, et éclairer les causes et circonstances» de la mort du héros de la révolution alors «enterré à la sauvette».

Ainsi, «pour sa famille et ses nombreux partisans», il a bel et bien été assassiné. «Et beaucoup doutent également qu’il ait bien été inhumé dans le cimetière de Dagnoën. Notamment sa veuve, Mariam Sankara. Entendue pendant près de huit heures par la justice le 14 mai, elle réclame depuis des années «la vérité» sur la mort de son mari.»

Dès lors, pour Jeune Afrique, «le Burkina retient son souffle». «Chacun retient son souffle», confirme le quotidien burkinabé L’Observateur Paalga. Ce mardi, l’AFP, notamment reprise par le site Romandie.com, a écrit que «des ossements ont été exhumés de la tombe supposée contenir la dépouille de l’ex-président». L’avocat représentant la famille, Me Benwendé Stanislas Sankara (sans lien de parenté) a déclaré que les restes retirés de la poussière sont aussi constitués «de tissus au fond rouge avec des traits noirs». Il pense que ce matériel pourra «permettre aux experts de faire leur travail scientifique et de produire le rapport que nous attendons». Au passage du corbillard transportant les caisses contenant ces restes, escorté par la gendarmerie, «la foule amassée aux abords du cimetière [a] entonné l’hymne national».

D’ailleurs, «les témoins oculaires de ces opérations […] pouvaient se compter sur le bout des doigts, selon Le Pays de Ouagadougou. Les nombreux journalistes de la presse nationale et internationale, tout comme la foultitude de Burkinabés qui ont fait le déplacement du cimetière de Dagnoën, en ont été tenus éloignés. Si pour les partisans de Thomas Sankara et autres badauds, l’on peut comprendre que des mesures draconiennes aient été prises pour les tenir loin des tombes, l’on peut avoir du mal, en revanche, à s’expliquer que les journalistes aient été logés à la même enseigne.»

Le doute s’instille donc. «Des gens croiront que si la presse a été tenue très loin des exhumations, c’est parce que l’on veut leur cacher la vérité.» Et «s’il est vrai que Thomas Sankara a de nombreux partisans qui veulent que toute la lumière soit faite hic et nunc sur sa mort, il est vrai aussi que le défunt et illustre président du Faso a des détracteurs qui pourraient n’avoir aucun scrupule à organiser un capharnaüm sur les lieux des fouilles pour que l’opération échoue.»

La justice ira-t-elle plus loin?

Mais la question, maintenant, est surtout de savoir, selon Libération, si «les juges iront plus loin qu’ouvrir la tombe». Elle a été posée la semaine dernière par Bruno Jaffré, le biographe de Thomas Sankara, qui tient un blog sur Mediapart. «Seront-ils capables de convoquer certains protagonistes de haut rang? Ça ne va pas être simple.» En fait, «Jaffré vise Blaise Compaoré, […] aujourd’hui en exil en Côte d’Ivoire, et Gilbert Diendéré, son ancien chef d’état-major, à la tête du commando meurtrier d’octobre 1987. Cet ex-numéro deux du régime vit toujours à Ouagadougou, et n’est pour l’instant pas inquiété par la justice.»

L’affaire est d’autant plus compliquée «que l’assassinat de Thomas Sankara n’est pas qu’une affaire burkinabé: certains accusent la France, ancienne puissance coloniale, la CIA et la Côte d’Ivoire d’y être mêlés. Des députés du Conseil national de transition au Burkina viennent d’ailleurs de demander l’ouverture d’une enquête parlementaire française à ce sujet.»

Le défi du prochain président

«Attendons de voir si la montagne accouche d’une souris», lance dans Libé Smockey, l’un des leaders du Balai Citoyen, ce mouvement de la société civile qui fut en première ligne pendant l’insurrection. «Nous, on maintient la pression.» «Les autorités de transition n’ont que quelques mois pour avancer, sous la surveillance d’une population aux aguets. Mais l’affaire Sankara est un dossier très sensible qui attendra le prochain président du Faso, élu en octobre prochain.»

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