Nouvelles frontières

On se souvient de la formule de Bill Clinton pour remporter les élections présidentielles américaines en 1992: «It’s the economy, stupid!» Le maître de la Chine, Xi Jinping, pourrait vendre son programme de réformes avec ce slogan: «C’est la démographie, stupide!»

Ce n’est pas dit ainsi dans la «Décision du comité central du Parti communiste chinois sur les questions majeures de l’approfondissement général des réformes» («La décision», comme on dit désormais en Chine), le document publié il y a une semaine qui liste les grandes refontes du système économique et social pour la décennie à venir. Sur les 60 points du programme, il n’y a qu’une phrase sur la nécessité de «vigoureusement faire face au vieillissement de la population» (section 45). La transition démographique dans laquelle est entrée la Chine est pourtant le facteur clé du changement de modèle qui se dessine.

Tout à l’inquiétude du sentiment de leur propre déclin, les Européens et les Nord-Américains ignorent qu’une autre région du monde n’est pas moins angoissée par les perspectives d’avenir: l’Asie de l’Est. Le vieillissement de la population y est si rapide qu’il nécessite de repenser entièrement l’organisation sociale. Le Japon est le plus avancé dans ce scénario (il y a là-bas 54 000 centenaires). En Corée du Sud, on parle de l’avènement d’une «société super-âgée». Mais le pays où la transition est la plus brutale, c’est la Chine. La prédiction tant redoutée d’un pays qui deviendra vieux avant d’être riche est sur le point de se réaliser.

Alors que l’indice du développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) situe la Chine au 101e rang (entre la Jordanie et le Turkménistan), Pékin annonçait en 2012 que, pour la première fois, sa force de travail avait diminué. Cai Fang, un démographe de l’Académie chinoise des sciences sociales cité par le Financial Times, estime qu’il s’agit du passage d’un surplus à un déficit de travailleurs le plus rapide de l’histoire. L’usine du monde commence à manquer de bras.

Depuis 1949, l’espérance de vie a plus que doublé (73,5 ans), alors que le taux de fertilité a chuté à 1,5 (bien en dessous des 2,1 nécessaires au renouvellement de la population). Les succès passés de la planification familiale pour éviter l’explosion d’une population qui atteint désormais 1,35 milliard d’individus se transforment en bombe à retardement. Après le fardeau de la surpopulation, la Chine affronte le casse-tête du déclin démographique. Dans un livre souvent cité ces temps-ci, Stumbling Giant: The Threats to China’s Future, l’entrepreneur de Hong­kong Timothy Beardson voit dans les problèmes démographiques de la Chine le principal obstacle à son avènement en tant que superpuissance capable de détrôner les Etats-Unis. Il y a actuellement quatre Chinois pour un Américain. Ce ratio pourrait tomber à 1,25 d’ici à la fin du siècle.

Conséquence de ce basculement, on assiste à la fin d’un cycle économique, celui du «dividende démographique». Depuis trente ans, les réformes se sont nourries d’une vaste réserve de main-d’œuvre bon marché, additionnée à l’injection de capital étranger. Désormais, la productivité et la croissance nécessaire pour réaliser l’objectif d’un «pays de revenu moyen» d’ici à 2020 passeront par l’innovation. Xi Jinping doit insuffler plus de concurrence dans son économie: le parti ne peut plus repousser le marché.

Pour limiter les effets du vieillissement, Pékin relâche un peu plus le contrôle social, en particulier en matière de planification familiale. Celle-ci n’est pas abandonnée, mais assouplie pour «rééquilibrer la croissance démographique». La Chine doit encore créer un système de retraite universel (l’âge de la retraite en ville est de 60 ans pour les hommes et entre 50 et 55 ans pour les femmes). Six garçons naissent actuellement en Chine pour cinq filles, c’est peut-être le déséquilibre le plus menaçant pour la santé du pays. L’implacable logique démographique explique l’urgence des réformes. Pékin promet la grandiose renaissance de la nation. Suffiront-elles à freiner le déclin chinois?

En 2012, pourla première fois,les forces de travail en Chine ont commencéà diminuer

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.