La Turquie ennuyait déjà l'Europe aux entournures par son inflexible volonté d'adhérer à l'Union, un désir d'Europe que les Quinze peinent à entendre sans arrière-pensées. Dimanche soir, les Turcs ont encore redit haut et fort leur europhilie: en plaçant leur destin continental dans les mains d'une étonnante formation islamiste modérée. Triomphateur (près de 35% des voix) des législatives anticipées, le Parti de la justice et du développement (AKP) pourrait être en mesure de gouverner seul. Prévu par les sondages, ce séisme politique n'a pas seulement balayé les anciennes terres ottomanes de l'Anatolie jusqu'aux rives du Bosphore. Il interpelle également avec force les Quinze, à quelques semaines du sommet de Copenhague, décisif pour l'avenir de la construction européenne.

Reccep Tayyip Erdogan, le leader moderniste de l'AK, fait le pari d'un islam édulcoré et europhile; il jure que les excès oratoires de certains membres de son parti (à commencer par les siens) appartiennent au passé. Il ne voit pas de contradiction entre islam et démocratie, affirme que son parti est la version musulmane des partis chrétiens-démocrates européens, auxquels on reprocherait difficilement leurs liaisons dangereuses avec les religieux.

Les Quinze, qui redoutaient cette victoire «islamiste» à Ankara, devront désormais l'intégrer dans leurs débats sur l'«européanité» de la Turquie. Pour l'Europe, le défi est ici de parvenir enfin à reconnaître sa propre dimension musulmane, ce qu'elle n'a jamais vraiment su faire dans les Balkans, de la Bosnie à l'Albanie.

S'il parvient à surmonter progressivement les réticences de l'armée, fidèle garante du laïcisme d'Atatürk, le nouveau pouvoir turc prouvera que l'islam est doublement soluble. Dans la démocratie tout d'abord. Dans l'Europe ensuite.

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