Editorial

Vers Mossoul, tous crocs dehors!

Kurdes, Turcs, chiites irakiens et iraniens, sunnites, Américains… Drôle d’attelage pour rêver d’apaiser un jour Mossoul

Les amis peuvent certes être parfois fort dissemblables. Mais à ce point? Il est difficile de trouver alliance plus extravagante que celle qui vient de se lancer à l’assaut de Mossoul, la deuxième ville d’Irak. Certes, en deux ans, le monde a eu le temps de prendre la mesure de l’effroi depuis qu’un certain Ibrahim Ali al-Badri s’est proclamé «le calife Al-Baghdadi» sur la chaire de la grande mosquée de cette même ville. Mais tout de même, réconcilier les Kurdes et les Turcs dans une même coalition? Les chiites irakiens et iraniens avec leurs ennemis sunnites? Les Américains avec tous les autres?

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Au moins autant qu’un ennemi commun à l’humanité tout entière, les combattants de l’organisation Etat islamique (Daech) se sont convertis en moyen d’assouvir des ambitions qui n’ont parfois que des liens très indirects avec eux. Toute la palette de ces appétits est disponible aujourd’hui dans les sables et dans le ciel irakiens. Pour les puissances régionales, l’occasion est donnée d’élargir des zones d’influence; pour d’autres, à l’instar des Kurdes irakiens, de peser sur leur avenir en tant que peuple; pour d’autres encore, comme pour le premier ministre irakien, Haïder al-Abadi, d’utiliser ce tremplin pour faire taire ses rivaux politiques.

Des calculs aux relents exotiques? Un concentré de cet Orient si compliqué? Pas seulement: certains, à Washington comme à Paris, ne seraient pas mécontents d’une «victoire décisive», ces prochaines semaines ou mois, dans la guerre lancée contre Daech. Pour Barack Obama, ce serait une manière de faire oublier Alep. Pour François Hollande, une façon d’éviter de parler de la courbe du chômage et des banlieues.

Si, il y a deux ans, la ville de Mossoul est tombée comme un fruit mûr dans les mains de l’Etat islamique, c’est parce que, au fond, tout le monde s’était auparavant soucié comme d’une guigne de son million et demi d’habitants soumis à toutes les guerres, à toutes les dérives et à tous les écartèlements. Et maintenant? A voir le degré d’impréparation face à ce qui pourrait devenir une catastrophe humanitaire de première ampleur, il est permis de douter d’un changement de perspective. Utiliser à son profit l’épouvantail de l’Etat islamique pour avoir sa part du gâteau, c’est une chose. Mais passer par pertes et profits un million de personnes, au risque de créer ainsi les monstres de demain, c’en est une autre, toute différente.

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Il n’a jamais suffi, jusqu’ici, de lâcher les fauves pour mettre fin aux menaces terroristes. La menace qui trouve une de ses origines à Mossoul est sérieuse, et peut-être sans précédent. Mais ici, les fauves sont légion, et tous montrent aujourd’hui les crocs. C’est un drôle d’attelage pour rêver d’apaiser un jour Mossoul et pour faire repartir toute cette région sur de nouvelles bases. La victoire contre Daech est assurée. Il sera temps, ensuite, de s’étonner de l’irruption d’une nouvelle horde de sauvages.

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