Opinion

Vers une chimie propre? Les leçons de l’assainissement de Bonfol, un cas d’école

Les acteurs-clé du dossier, à Delémont, à Berne et à Bâle, ont eu le courage de prendre le dossier à bras le corps pour parvenir à des solutions conformes à l’intérêt général, analyse René Longet, expert en développement durable et président de la commission d’information et de suivi de l’assainissement de la décharge industrielle de Bonfol

Bientôt, les derniers m3 de déchets toxiques auront quitté la décharge industrielle de Bonfol, un des plus importants sites pollués de Suisse, direction l’Allemagne. Les molécules organiques y auront été réduites par le feu en composants inoffensifs; quant aux résidus métalliques, ils se trouvent désormais au fond de mines de sel.

Le bilan tout d’abord: plus du double des quantités initialement prévues ont été évacuées, presque 350 000 tonnes, dont un tiers de terres faiblement ou moyennement contaminées incinérées en cimenterie. Un coût dépassant les 350 millions de francs, assumé au prorata des quantités déposées par elles ou leurs prédécesseurs par les 8 entreprises de la chimie bâloise qui avaient stocké leurs déchets à Bonfol: le principe du pollueur-payeur a été pleinement respecté.

Pour y arriver: six ans de travaux d’extraction, rondement menés, avec un seul incident notable, une explosion due au contact d’une pelle mécanique avec une substance fortement réactive, qui a conduit à arrêter les opérations durant un peu moins d’une année.

Le courage de revenir en arrière

Préalablement au décapage de la décharge: 8 ans de discussions techniques, scientifiques, juridiques, depuis l’occupation du site entre mai et juillet 2000 par Greenpeace jusqu’à la validation de l’autorisation de construire. Dans ce processus, trois personnes-clé: Pierre Kohler, ministre jurassien de l’environnement, Philippe Roch, directeur de l’OFEV, et Franziska Ritter, responsable environnement de Ciba.

Ensemble, ils ont eu le courage de revenir en arrière, de décider d’enlever le couvercle de la décharge qu’on avait paré d’une belle rangée de sapins. En effet, dès le début des années 1980, de faibles mais régulières percolations d’eaux polluées s’écoulaient, malgré tous les dispositifs installés, à travers le karst complexe de la région. Sise à cheval sur la ligne de partage entre les bassins du Rhône et du Rhin et à quelques centaines de mètres de la frontière, la décharge envoyait ces eaux chargées en direction de deux communes, de deux départements, de (alors) deux régions de notre pays voisin. Du coup l’enjeu de la pollution prenait un tour transfrontalier.

Une bonne affaire conclue en toute bonne foi

Avant tout cela, entre 1961 et 1976: une bonne affaire gagnant-gagnant, entre une commune tout au bout du Jura, dont le travail de l’argile était durant de longues années une activité phare, et l’industrie chimique. Car qui dit argile dit glaisières, qui dit glaisières dit excavations à combler… Une bonne affaire faite en toute bonne foi: tu me rebouches un vilain trou dans ma forêt, et, de plus, tu acceptes de me payer pour cela; je t’aide à te débarrasser de tes encombrants déchets chimiques.

Ce qui aujourd’hui paraît saugrenu et très peu responsable était toutefois dans le ton des pratiques légales et techniques de l’époque. Une époque où l’armée suisse déposait ses munitions excédentaires au fond de lacs alpins, où la mer servait de dépotoir y compris pour des déchets radioactifs. Gardons-nous des jugements anachroniques, et demandons-nous plutôt ce qui va advenir des «déchets de déchets» que nous continuons de déposer dans des mines de sel prétendument absolument étanches…

Bonfol, un cas d’école

Alors, quels enseignements? Saluons tout d’abord l’engagement de la chimie bâloise, qui après quelques hésitations, a financé la totalité des coûts de l’opération, optimisant au passage ses compétences et connaissances en matière de dépollution. Car les décharges à assainir de par le monde, sans aller forcément jusqu’à l’extraction de tout leur contenu, sont légion.

Soulignons l’excellente performance du canton du Jura, qui n’est ni le plus grand ni le mieux doté du pays et qui a magnifiquement su relever le défi de la supervision d’un tel chantier hors normes. Un bravo aussi à la commune de Bonfol qui a saisi l’occasion de renouveler son image et sa dynamique collective, à travers notamment les projets prometteurs et originaux de l’association Escale Bonfol.

Inévitables conflits

La convergence entre les acteurs n’a pas été le moindre des ingrédients de cette réussite: ONG environnementales et syndicales, collectivités publiques de tout niveau territorial, françaises et suisses, élus et administrations, tous désireux que les choses avancent dans la bonne direction, réunies autour de la Commission d’information et de suivi, instance d’un type nouveau. Sans escamoter les inévitables conflits, son rôle était de contribuer à créer les conditions d’un dialogue à travers le partage des informations et des connaissances. Car une telle opération n’est pas seulement technique, elle est aussi faite de la chimie des interactions humaines.

Puis, en nous projetant dans l’avenir, nous pouvons dire: changeons notre rapport à la matière, aux déchets. Un déchet est une ressource au mauvais endroit, disait un banquier voici quelques années; l’ambition zéro déchets a fait des émules depuis, y compris dans l’industrie. Et une chimie propre, qui ambitionnerait de travailler avec zéro toxique, cela éviterait de payer, parfois 50 ans plus tard comme à Bonfol, le prix de la pollution!

Car les dommages environnementaux finissent toujours par nous rattraper – que ce soit par les coûts de la dépollution, ou par les coûts de la non-dépollution. Si Bonfol pouvait être une étape sur le chemin d’une chimie avec nettement moins de déchets et de substances toxiques, le principe du pollueur-payeur n’aura pas été édicté en vain…


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