Malgré les victoires de Marine Le Pen en France, de Matteo Salvini en Italie et de Nigel Farage au Royaume-Uni, la poussée eurosceptique attendue dimanche et tant crainte lors des élections européennes semble donc avoir été contenue. Les libéraux et les écologistes ont un peu partout le vent en poupe. Mais qu’en dit la presse de ce pays situé au cœur géographique de l’Union et qui pourtant n’en fait pas partie?

Les leçons du scrutin: Verts et centristes arbitreront le duel des droites

Qu’en France, par exemple, «il était facile de prédire que le Rassemblement national allait […] tirer profit de la crise des «gilets jaunes», selon l’éditorial commun à la Tribune de Genève et à 24 heures. Qu’«Emmanuel Macron s’est pris une gifle» mais qu’il «reste dans le jeu». Ou que «la chute de la majorité parlementaire détenue de longue date, à Strasbourg, par le couple formé de la droite classique et des sociaux-démocrates risque de ralentir, sinon de bloquer, des réformes essentielles pour rendre l’UE plus sociale et plus écologique», aux yeux de La Liberté.

Mais, vue par le quotidien fribourgeois, «la dégringolade de certains partis historiques traduit surtout la désorientation des opinions publiques européennes, tiraillées entre pulsion et raison, […] entre leur ressentiment à l’endroit du «moloch» bruxellois et leur attachement à l’UE, toujours bien réel selon les sondages». «Les vraies questions sur l’avenir de l’Europe» restent donc «sans réponse», commente la Neue Zürcher Zeitung.

Une «révolution de velours»

Pour elle, on a eu tort de faire une fixette «sur les performances des eurosceptiques de droite. Il serait beaucoup plus important de savoir comment le nouveau parlement veut développer l’Union. Les résultats des élections donnent peu d’indications à ce sujet, car les politiciens craignent ce débat.» Et puis, «la plupart des économistes s’accordent à dire que les structures de l’union économique et monétaire ne sont pas durables». Des réformes sont «nécessaires», mais «les grands Etats membres […] divergent sur les orientations à prendre».

Si Le Quotidien jurassien parle de «révolution de velours à Strasbourg», à Genève, Le Courrier se demande si l’on n’a pas eu affaire à «un vote pour rien», tant est «dramatique» le «constat de décalage entre les enjeux de l’époque et les débats politiques». Pour lui aussi, «l’Europe peine à devenir un objet politique et démocratique à part entière»: «Rare instant commun de la citoyenneté européenne, ces élections auraient dû, auraient pu, contribuer à la construction d’un contre-pouvoir populaire, démocratique, capable de s’opposer au Moloch bureaucratique» – le revoilà – «et aux lobbies régnants à Bruxelles et de faire reculer le sentiment d’impuissance politique»…

… on en demeure loin, très loin

«La progression de la participation demeurera malgré tout le signe le plus positif du week-end», se réjouit le journal genevois. Au moins, «la peur des populistes aura mobilisé l’Europe», pense aussi le Tages-AnzeigerCe qui ne les a pas empêchés de gagner, écrit le Blick, de même que le centre. «La construction des compromis n’en sera que plus complexe.» Et «ces élections sont un coup de semonce pour les démocrates-chrétiens (PPE) et les sociaux-démocrates (S & D). Les deux grands partis européens […] ont enregistré de lourdes pertes», constate ArcInfo.

Une tendance? Pas de tendance!

Le site Watson.ch en conclut que «la principale leçon» de ces élections «est qu’il n’y a pas de tendance claire. Les grandes familles de partis au Parlement européen peuvent se sentir gagnantes ou perdantes, selon les pays.» Le scrutin a «de nouveau été dominé par des problèmes nationaux? C’est dans la nature des choses. Les citoyens de l’UE se définissent encore davantage comme membres de leur nation que comme Européens. Et pourtant, c’était un choix «européen», car jamais depuis sa première mise en œuvre en 1979, il n’y a eu autant de débats sur l’avenir de l’idée européenne.»

Au final, il n’y a eu «ni tremblement de terre ni stabilité», résume le Corriere del Ticino. Cette consultation «dans 27 pays» – La Regione veut oublier, «pour l’instant, le pathétique spectacle du Brexit» – nous indique «qu’un front formé par les centristes, la gauche, les verts et les libéraux peut résister à la masse des peurs populistes, authentiques mais également exploitées, qui alimentent le racisme, la xénophobie, la fureur antidémocratique, les murs illusoires et les fils de fer barbelés» contre l’immigration.

«Belle Europe», avec Rolex

La Luzerner Zeitung dit, elle, que l’Union européenne s’est en quelque sorte «suissisée» en se fragmentant et que, «parmi les grandes démocraties occidentales», il n’y a plus qu’un seul «système bipartite», c’est celui des Etats-Unis, «où aucune force significative n’a émergé aux côtés des républicains et des démocrates. La diversité des partis en Europe et en Suisse rend les choses beaucoup plus compliquées, mais elle reflète mieux les différentes visions du monde et les besoins des citoyens.»

Jean-François Mabut, enfin, dans «Vu du Salève», son blog hébergé par la Tribune de Genève, s’exclame: «Belle Europe! Plus de participation, plus de Verts, pas beaucoup plus de brun, des partis au pouvoir naturellement à la peine, mais qui ne s’effondrent pas. […] Plus difficile à gouverner qu’hier? Non pas. L’Europe n’a pas attendu le renouvellement de son assemblée, qui a si peu de pouvoir, pour montrer combien sa gouvernance est difficile, délicate même.»

Cette carte qu’a publiée l’AFP en début de soirée «ne donne qu’une vision partielle des couleurs de l’Europe», des couleurs assez fades en somme, à l’image de l’intérêt qu’y portent quelques chaînes de télévision: «TF1 liquide l’affaire en à peine plus d’une demi-heure et diffuse Les Ch’tis (une insulte à l’Europe, je note que France 2 diffuse Hibernatus, ce qui n’est pas mieux).» On se rabat donc sur Arte. Et là surprise, la chaîne diffuse un concert classique, en plein air, sous un dôme translucide bleu, et en direct.»

Et le blogueur découvre alors qu'«il s’agit des 150 ans de l’opéra de l’ancienne capitale du Saint-Empire romain germanique. Tout un programme. La musique comme dénominateur commun de l’Europe. Pourquoi pas. C’est beau, serein, mais un peu nostalgique. Clin d’œil, dans le ciel de Vienne, la caméra élargit le plan et montre toute la place. Au loin une enseigne verte. Couronnée. Incroyable, Rolex est la seule publicité visible. […] Ah, Genève, au cœur des mondanités du monde et toujours en marge de l’Europe.»


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