Le pari indien

Vers une nouvelle Révolution verte?

L’extraordinaire croissance indienne est aussi un défi gigantesque pour l’environnement. L’analyse de Suren Erkman

Ne serait-ce que par la taille de sa population, l’Inde, engagée depuis une vingtaine d’années dans un processus intensif et simultané d’urbanisation, d’industrialisation et de consumérisme, va naturellement constituer dans les décennies à venir l’un des paramètres clés de l’évolution des équilibres environnementaux à l’échelle planétaire, avec la Chine et quelques autres grands pays. Mais, au-delà des généralités, la problématique environnementale en Inde présente des spécificités qui méritent d’être rappelées.

Dans les pays riches et industrialisés, l’environnement constitue un sujet en soi, relativement distinct des problèmes sociaux par exemple. Il en va tout autrement dans des pays comme l’Inde, où les questions environnementales (qu’il s’agisse de dégradation de l’environnement ou d’accès aux ressources) demeurent d’abord et avant tout perçues et vécues comme une affaire de justice sociale. Les premiers à subir de plein fouet les effets de la dégradation de l’environnement sont les populations en situation de précarité ou de pauvreté, c’est-à-dire, en Inde, de l’ordre d’un demi-milliard de personnes. L’accès à une eau de qualité en donne un bon exemple. En Inde, une grande partie de la population (notamment en périphérie des villes) dépend encore largement d’un approvisionnement direct: les habitants utilisent l’eau pompée directement dans la nappe phréatique (ou ce qu’il en reste)

Or, la dégradation de ces eaux s’aggrave depuis quelques années avec l’usage intensif de produits de grande consommation comme les shampoings, les détergents, les lessives, les cosmétiques, les médicaments etc., venant s’ajouter aux polluants agricoles traditionnels précédemment accumulés dans les zones nouvellement urbanisées. Ceux qui n’ont pas le privilège d’avoir accès à des réseaux d’eau urbains ou n’ont pas les moyens d’acheter de l’eau en bouteille (soit la grande majorité de la population) pâtissent directement de cette dégradation et raréfaction de la ressource en eau. Cette perception prioritairement sociale et politique des enjeux environnementaux se reflète également dans le positionnement de l’Inde sur les grands dossiers de gouvernance écologique mondiale: ainsi, les négociations internationales sur le climat sont largement perçues en Inde comme une forme rampante de néocolonialisme environnemental, ayant pour but de retarder ou tout au moins de contrôler le développement des pays pauvres.

Après plus de quatre décennies d’économie planifiée, les Indiens (du moins ceux, de plus en plus nombreux, qui en ont les moyens) découvrent les joies de la consommation calquée sur le modèle occidental. Comme en Chine, il aura fallu peu de temps à l’élève pour dépasser le maître: la nouvelle classe moyenne, tout comme les nouveaux riches, s’adonnent aujour­d’hui à une consommation sans complexes ni culpabilité, jubilatoire, boulimique et délibérément ostentatoire. Nombre d’Occidentaux, encore prisonniers d’une imagerie orientalisante désuète, semblent éprouver des difficultés à réaliser que l’Inde est bel et bien entrée, par la grande porte, dans l’univers de la consommation de masse, et ce n’est qu’un début. En Inde, comme dans d’autres cultures asiatiques, les codes de conduite sociaux (y compris religieux) ne constituent nullement un frein à la richesse et à l’opulence, bien au contraire.

En plus des conséquences de cette dynamique socioculturelle, la transition vers le consumérisme induit des transformations structurelles entraînant de nouveaux problèmes environnementaux. Par exemple, jusqu’à récemment, la quasi-totalité des aliments étaient achetés en vrac (générant très peu de déchets d’emballages), puis apprêtés dans la cuisine familiale. Depuis peu, on assiste à une explosion des emballages pour des petites portions, mais sans stratégie cohérente pour la gestion en aval de ces déchets en croissance vertigineuse.

Une autre caractéristique de l’économie indienne complique encore l’équation environnementale, à savoir l’importance du secteur pudiquement appelé «informel». Ce terme désigne toutes les activités économiques précaires, sans existence officielle, échappant aux taxes, aux normes environnementales ainsi qu’aux mesures de protection sanitaire et sociale, constituant un socle de labeur bon marché d’où le pays tire une bonne partie de sa compétitivité économique. Le secteur informel, qui n’a guère accès aux technologies coûteuses et récentes, utilise de ce fait les ressources de manière très inefficace, générant une forte pollution. Il s’agit généralement de très petites entreprises, mais leur nombre gigantesque génère au final d’énormes gaspillages et pollution. Une bonne partie du traitement des déchets (notamment électriques et électroniques) s’effectue ainsi dans des conditions environnementales, mais aussi sanitaires et sociales, désastreuses. Ces innombrables acteurs économiques, incontrôlables en pratique, constituent un obstacle majeur à la mise en œuvre de politiques d’amélioration, ou simplement de respect des lois et des normes environnementales, dont l’Inde est par ailleurs largement dotée, du moins sur le papier.

L’Inde se caractérise également par de régulières campagnes virulentes à l’encontre de grandes entreprises multinationales, menées par des ONG redoutablement efficaces, qui traquent le moindre de leurs éventuels manquements environnementaux. Le contraste est saisissant par rapport aux entreprises indigènes, grandes et petites, qui continuent souvent à polluer sans se voir inquiétées outre mesure. Derrière ces harcèlements politico-médiatiques, il faut voir l’enjeu stratégique: dans un pays ayant conservé une certaine dose de chauvinisme économique, il reste difficile de critiquer frontalement des acteurs économiques indigènes soutenus par les pouvoirs locaux, de sorte que le détour par les grandes méchantes multinationales peut s’avérer payant. Ainsi, les féroces attaques contre Coca-Cola, au début des années 2000, exposé à la vindicte populaire par des ONG qui avaient détecté des traces de pesticides dans ses sodas. Cette polémique a créé un contexte favorable permettant, dans la foulée, de poursuivre le combat sur les pesticides eux-mêmes, entraînant finalement, malgré les réactions très virulentes des producteurs indiens et après des années de procédures, l’interdiction en Inde de l’endosulfan, l’un des pesticides les plus dangereux pour la santé humaine banni depuis longtemps dans de nombreux pays.

A l’évidence, l’Inde a besoin d’une sorte de nouvelle Révolution verte. Contrairement à la première, imposée de manière technocratique, qui visait à augmenter la productivité agricole sans trop se soucier des conséquences environnementales, la nouvelle révolution verte sera non seulement écologique, mais aussi démocratique. En matière d’environnement, les autorités indiennes font preuve depuis longtemps d’un manque certain de détermination, largement compensé, toutefois, par un secteur économique privé extrêmement dynamique et une société civile foisonnante. Et tous considèrent que c’est d’abord par la vigueur de sa démocratie, par l’engagement et l’inventivité de ses citoyens de base, que l’Inde parviendra peut-être à se frayer un chemin viable pour la poursuite de son développement industriel.

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