Il lui a suffi de laisser traîner l'oreille. De s'asseoir dans le public. De regarder les visages se raidir de vexation ou s'esclaffer de contentement. Puis il a assaisonné le tout d'un solide carnet d'adresses, de remarques assassines des amis présumés ou de perfidies des ex-compagnons et soutiers délaissés.

Le cocktail a été remué fort et servi vite après le dénouement de la grande pièce de théâtre électoral que vient de vivre la France. Tout y est: l'ombre des politiciens spadassins chargés des basses œuvres pour leurs candidats tout sourire devant les caméras, les coulisses des plateaux de télévision et des studios radio où s'est déroulée, autant que dans les meetings, la confrontation présidentielle... Plus les fameuses rumeurs.

Daniel Carton, ex-journaliste politique au Monde et au Nouvel Observateur, a suivi la même campagne que ses confrères. Mais il l'a fait en stéréo: un canal branché sur les discours officiels et les remarques convenues, l'autre sur les règlements de comptes, les vexations, les jalousies, les espoirs déçus. En direct des soutes. Seules manquent les coulisses du duel télévisé, bouclage oblige.

Résultat: 267 pages pour raconter une campagne off qui ressemble à s'y méprendre à la vraie, les arrangements de communication et les non-dits en moins. Avec quelques charges plus qu'aiguisées contre cette société politique hexagonale devenue selon lui plus que jamais celle du spectacle: «Nicolas Sarkozy comme Ségolène Royal ont carnavalisé cette campagne, explique-t-il. Ils ont joué sur la fascination. Cette soirée puis cette nuit au Fouquet's pour le vainqueur, avant de s'éclipser sur un yacht, c'est la culture des magazines people. Les socialistes, tellement embourgeoisés qu'ils en ont oublié la valeur travail, n'ont même plus d'arguments.»

Commençons donc par eux. Ou plutôt par elle: «Dame» Ségolène impitoyablement clouée au pilori par sa propre belle-mère. La scène se passe à Cannes où Mme Hollande, septuagénaire et militante socialiste de la fédération des Alpes-Maritimes, s'apprête à déposer dans l'urne son bulletin pour les primaires du PS. L'enveloppe glisse avec la salve maternelle rapportée par l'auteur: «Ségolène, on la porte aux nues, mais vous verrez, cette fille a une pierre à la place du cœur. Elle s'est toujours servie de mon fils comme d'un marchepied.» Dur!

Quelques pages plus loin, une fois la nomination acquise, revoici l'égérie socialiste à Limoges, en meeting. Assises au premier rang, trois de ses journalistes-suiveuses attitrées. Daniel Carton cite leurs médias: France-Inter, France-Info et Le Monde. Elles? «Subjuguées par une beauté qui les fascine, épousant son combat contre les machos, misant, chose plus courante dans le milieu, sur son élection pour s'assurer éventuellement demain quelque promotion.» Cette candidate est la leur. Au point d'en avoir peur: «Si les gens découvrent qu'elle n'est qu'une bulle, nous les journalistes, on va en prendre plein la gueule!» confiait quelques semaines plus tôt l'une d'entre elles à l'auteur.

Il y a aussi François Hollande. François, ce premier supporter de la «France présidente», ce premier secrétaire du PS qui n'a jamais su, durant la campagne, s'il était encore le compagnon-époux de la «dame», son serviteur ou, au contraire, celui qui lui barrait l'horizon et devait donc être écarté. Pour l'équipe socialiste, il est «Bill», elle est «Hillary». Et les vieux papiers remontent parfois à la surface, comme cette enquête secrète de 1999 commandée par «Bill». Question: «Ai-je intérêt à m'afficher avec Ségolène?» Réponse catastrophique: «Trop aristo», «trop bourgeoise». Huit ans après, à Limoges, la roue a tourné. Lui s'époumone dans son fief limousin pour soutenir la candidate. Elle lui pose un baiser sur la joue. «Va lui dire après, on l'a choisie elle mais on l'aime quand même», s'excusent les chroniqueuses...

Cette campagne off est à charge. Issu d'un milieu modeste du nord de la France, mais rompu aux ors des palais ministériels du VIIe arrondissement de Paris, l'auteur tire à vue. Déçu. Les nouveaux socialistes crèvent l'écran? Lui pilonne un des plus sémillants d'entre eux, l'avocat et député Arnaud Montebourg, exigeant «tel un prince» d'obtenir un meilleur siège dans un avion. TF1 la populaire bat la mesure de l'applaudimètre UMP? Il raconte le Zénith de Paris, rempli des jeunes pro-«Sarko» le 18 mars. «A droite comme à gauche, cette campagne met tout par terre écrit-il. Ici, ce ne sont plus les foules du RPR. [...] J'ai été tout de suite fixé. Les Smart garées sur les parkings, une jeunesse deauvillaise, les filles avec le sac Dolce & Gabbana, belle allure et grandes marques. Le sarkozysme, ce n'est plus métro à 18heures, c'est Roland-Garros à 15 heures.»

Du côté de chez «Sarko», la plume de Daniel Carton accélère. Le futur président de la République aime le jogging. Nous sommes à Lorient, en Bretagne. A Paris, la gare du Nord vient d'exploser. Panique dans le staff de campagne. Le discours du jour est, comme les autres, signé Henri Guaino, l'auteur de la fracture sociale du Chirac 1995, «formé à l'université Pasqua, parrainé par Philippe Séguin» et qui se prend déjà pour le «nouvel Attali». Guaino assommé, voici douze ans, lorsque Jacques Chirac, prenant possession de l'Elysée, lâcha devant ses proches: «Putain! Je ne sais pas comment je vais faire!»

Daniel Carton, biographe de Pasqua, n'en peut plus - il est vrai - du président sortant: l'ex-préfet Marchiani lui a relaté (page 85) la rencontre de celui-ci avec Le Pen entre les deux tours de 1988. Lieu? A la Fondation France-Afrique-Orient, boulevard de Latour-Maubourg à Paris.

L'horloge tourne ce jour-là à Lorient. Les papiers volent. «Sarko» tranche devant ses supporters bretons: «Pas le temps, écrit l'auteur. Il débite son discours à la hache, s'épargnant des citations de grands auteurs qui, connaissant l'épaisseur de sa bibliothèque, font toujours rire ses proches. [...] Il lui faut encore célébrer la sagesse du peuple, conspuer nos élites de la pensée unique. A Paris, il fraye avec les Minc, Gallo ou Glucksmann. Ici, il les fait siffler.» Double langage pour stratégie duale: Daniel Carton connaît très bien le Front national: «Sarkozy a chargé son lieutenant, Brice Hortefeux, et Alain Marleix, député du Cantal, de sonder l'entourage de Le Pen.» Promesses de circonscriptions et d'un futur destin pour Marine. Sarkozy-Chirac-Le Pen: même triangle.

Adieu Lorient. Le candidat UMP est énervé. «Faudrait voir du côté de Cécilia», glisse un soutier. On la dit en campagne du côté de Miami... Ah, Cécilia. La rumeur, avant le premier tour, disait que Mme Sarkozy avait déposé une «main courante» dans un commissariat pour se plaindre des brutalités de son mari. Daniel Carton lui tord le cou: «Une vraie rumeur, bien travaillée, qui fit tant de bruit qu'il fut facile de repérer qu'elle venait tout droit d'un syndicat policier proche de certains hiérarques socialistes.»

Les oreilles et le bloc-notes de l'auteur continuent toutefois de traquer le off. Re-rumeur: «On vous a dit que Cécilia avait filé à Miami. On ne savait pas avec qui! On sait. Avec un auteur qu'on trouve dans les relais H: le gentleman des psaumes pour enfants, celui qui fait lire les plus grands: Marc Lévy.» Ce n'est «naturellement pas vrai», poursuit-il. On ne prête qu'aux riches. Donc à Ségolène-Hillary et François-Bill aussi: «Un jour on recule de trois cases: elle vit toujours avec lui. Un autre on avance de deux: c'est fini, ils ne sont ensemble que pour la galerie. Dernière rumeur sur le soi-disant amoureux transi du moment: Philippe Torreton, l'ex de Claire Chazal.» Qui dit mieux?

La lucidité est la meilleure des armes. Regarder. Raconter. Pour mieux déboulonner. Ou saluer. La campagne off de Daniel Carton est ainsi dévastatrice pour José Bové, ce «paysan qui sent plus l'Amsterdamer que le crottin» et qui «parle si bien aux oreilles des néoruraux, aux lopins assolés par l'Internet». Bové à Dijon le 12 avril, «dopé par l'adrénaline médiatique, en dévotion de sa propre image», qui déserte sans vergogne son public pour disserter devant la presse. Il n'y reviendra que pour une brève apparition, avant que des «chanteurs du coin» ne reprennent le micro. Bilan: 1,35% des suffrages. Le off traduit la réalité.

Daniel Carton a un préféré on: François Bayrou. Ce fou du Béarn lâché au final par presque tous, comme Simone Veil qui ne lui pardonne pas, dix-huit ans après... d'avoir obtenu seulement 8,5% aux Européennes de 1989 lorsqu'elle était tête de liste et qu'il dirigeait sa campagne! Ce centriste que les patrons des chaînes TV ne daignaient pas venir accueillir au début, déléguant un sous-chef de service. Ce troisième homme à la croisée des chemins, entre son ambition et l'ex-appareil de l'UDF en déroute.

Confidence: «Ici, il y a une Cécilia d'un autre style, celle qui a transformé Bayrou de pied en cap, qui l'a fait muter politiquement, [l'eurodéputée] Marielle de Sarnez. Elle décide de tout, elle contrôle tout jusqu'au papier-cul. C'est suicidaire, on ne peut pas gérer cette boutique comme si on était encore à 6%.» On connaît la suite.

Daniel Carton:«Une Campagne off», Ed. Albin Michel.

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