La tentation est grande, en considérant la crise que traverse actuellement la Russie, de ne voir en elle qu'une répétition des tourments qui affectent depuis quelques mois l'économie de plusieurs pays émergents. De l'effondrement du marché boursier, qui a perdu les quatre cinquièmes de sa valeur en moins d'une année, à la dévaluation et aux menaces sur le système bancaire national, la maladie qui frappe l'économie russe rappelle en effet par ses symptômes l'épidémie qui sévit en Asie.

Malgré les évidentes similitudes, il y a pourtant plusieurs bonnes raisons de s'inquiéter davantage encore de l'état de la Russie et de ses conséquences. Car la Russie n'est pas la Thaïlande, ni même une Indonésie dotée d'ogives nucléaires. Par son histoire et son poids colossal, elle influence très directement le destin du monde et celui de l'Europe en particulier. Or, pour la première fois peut-être depuis la disparition de l'URSS, la crise actuelle met directement en péril le régime politique en place à Moscou. Il n'est pas besoin d'être un grand stratège pour en imaginer les possibles conséquences.

Jusqu'à aujourd'hui, le système politique mis en place par Boris Eltsine a résisté à une impressionnante série d'épreuves.

Depuis 1992, et le début de la transition vers l'économie de marché, la Russie a pourtant connu bien des déboires. Les statistiques, souvent discutables il est vrai, indiquent qu'en six ans la richesse nationale a fondu de plus de la moitié. L'espérance de vie diminue. Le système social est en ruines. Les salaires ne sont payés qu'avec plusieurs mois de retard. Mais malgré la dégradation des conditions de vie d'une importante partie de la population, et un mécontentement social croissant, rien n'est jamais parvenu à ébranler sérieusement le régime politique du président Eltsine.

Par les mesures économiques annoncées lundi, en revanche, le gouvernement vient de s'en prendre directement à quelques-unes des plus fidèles soutiens du régime. Parmi les quelques groupes financiers sur lesquels repose le pouvoir russe, il en est en effet qui profiteront largement de la dévaluation du rouble. Les exportateurs de matières premières et quelques grands spéculateurs sont de ceux-là. Mais il en est aussi, et de plus nombreux peut-être, qui ont tout misé sur l'économie intérieure, et qui sont désormais pris à la gorge. Ils ne jouent rien d'autre que leur propre survie.

Bien plus que toutes les grèves de mineurs sibériens, la scission qui apparaît dans l'oligarchie financière condamne l'apparente stabilité du pouvoir. Cette nouvelle déchirure annonce à n'en pas douter de puissants soubresauts durant les semaines et les mois à venir. Et il ne faudra pas attendre longtemps pour voir les différentes factions tenter, sous une forme ou sous une autre, l'assaut du pouvoir afin de sauvegarder leurs intérêts vitaux. Même souterraine, la bataille politique qui commence sera sans merci. Pour le régime russe, affaibli et malade à l'image de son principal représentant, l'automne 1998 sera celui de tous les dangers.

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