C’est un portrait en pied: l’homme se tient debout, sur des chaussures à talons rouges sanglées de diamants, les jambes vêtues de bas de soie bleu ciel ornés de deux jarretières sous les genoux. Chemise à jabot, bijoux ultra-bling et manchettes en dentelle, on devine sa courte jupe-culotte en brocart sous le drapé d’une longue cape bleue doublée de fourrure d’hermine. Bien sûr, il porte une perruque. Et non, il n’est pas ridicule. Au contraire, il est l’incarnation même de l’autorité, de la virilité et du bon goût. L’ensemble de sa tenue est une expression du pouvoir. Car cet homme-là, sur cette toile signée Hyacinthe Rigaud, c’est Louis XIV, dit «le Grand», roi de France et de Navarre.

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A quel moment de l’histoire avons-nous cessé d’aimer, de respecter ou de craindre les hommes trop apprêtés? A quel moment se sont-ils vu retirer les tissus finement ouvragés, les formes bouffantes ou moulantes, les couleurs douces et les tombés drapés? Tout se joue au XIXe siècle: redéfinition de la virilité et du pouvoir, aplatissement du vestiaire masculin, rigidité et droiture érigées en commandements. Concomitamment: relégation des femmes à la domesticité et au faire-valoir, puis association des attributs de leur vestiaire – souplesse, beauté, délicatesse et ostentation – avec la faiblesse du rôle social auquel elles sont assignées. Deux cents ans plus tard, nos imaginaires sont encore pétris de cela.

Dans ce numéro consacré aux luxes – oui, le pluriel est ici nécessaire – nous rendons la haute couture aux corps masculins. En leur faisant porter des tenues originellement destinées aux femmes, nous ouvrons grand les portes à l’air du temps. Nous questionnons les assignations, les conventions et les lieux communs. Nous faisons gaiement l’impasse sur deux cents années d’imaginaires étriqués. Et en creux, nous révélons nos biais d’interprétation, nos jugements à l’emporte-pièce et nos résistances.

Dans ce numéro, oui, des hommes portent des robes. Et vous savez quoi? L’œil s’y fait bien. Alors gageons que l’esprit suivra.