A Genève, le Covid-19 jette ses derniers feux. Peu de nouveaux cas d’infection (qui s’expliquent, entre autres, par le grand nombre de tests effectués: 60 000 depuis janvier), une dizaine d’hospitalisations et plus de mort depuis le mois de juillet. Néanmoins, le virus de la peur aura fait beaucoup de dégâts. Des pans entiers de l’économie ont été mis à mal, surtout dans la restauration et le petit commerce, entraînant souvent chômage et faillites. Le milieu culturel a été décimé (théâtres, concerts, cinémas – une tristesse sans nom) et mettra longtemps à ressortir la tête de l’eau, comme le milieu sportif (impossible de survivre avec des matchs joués à huis clos).

Et bien sûr le monde scolaire a été touché – et plutôt deux fois qu’une.

Les apprentis sorciers

D’abord par le confinement et la fermeture des écoles, qui a creusé le fossé entre les bons élèves et les moins bons, comme il a permis à certains profs de briller (car ils maîtrisaient tout à fait les outils informatiques) et à d’autres de disparaître purement et simplement des radars. Le téléenseignement favorise les inégalités sociales et culturelles, on le sait, et oblige à travailler en solitaire. C’est le chacun pour soi. Les élèves assidus s’en réjouissent; les autres décrochent (comment les rattraper?). Le virus nous aura appris – ou confirmé – que l’enseignement à distance est un recours utile à la fermeture des écoles, mais qu’il n’est pas la panacée: c’est au mieux un pis-aller, car l’enseignement demeure une relation (entre les profs et les élèves ainsi qu’entre les élèves eux-mêmes) fondée sur la parole, le regard, l’écoute et l’attention, mais aussi la présence. Il suppose le face-à-face et parfois la confrontation. On se construit en se frottant au regard de l’autre, à sa parole et à ses exigences, à sa présence physique – l’écran ne suffit pas toujours à compenser ces manques.

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Dans un premier temps, en fermant les écoles, les apprentis sorciers bernois auront joué avec le feu. D’autant que cette mesure extrême, comme nous l’avons appris de la bouche même du grand sachem, Daniel Koch, n’était pas du tout indispensable. «Sur le plan épidémiologique, ce n’était pas une nécessité. Mais s’agissant de faire comprendre la situation, c’était bien, ce qu’on a fait…»

Un peu partout, la rentrée scolaire s’annonce mouvementée. Après la fermeture des classes, au printemps, les élèves et les profs devront affronter le port du masque obligatoire, mesure édictée par nos apprenties sorcières cantonales. Ce deuxième coup porté à l’école sera-t-il fatal? Je ne l’espère pas. Mais il rend le travail des enseignants encore plus difficile – et même impossible (ils n’ont pas été formés pour cela).

Les dégâts du masque

Le philosophe Emmanuel Lévinas (1906-1995) fait du visage le fondement de son éthique. «Le visage parle. Le visage me parle. Il s’adresse à moi, une adresse encombrante parfois, mais une adresse dont je ne peux m’exempter. Le visage de l’autre homme, c’est quelque chose d’étranger qui vient vers moi, qui s’impose de l’extérieur pour me déranger, et qui définitivement va poser sa marque, une trace invisible mais indélébile en moi. J’appelle cela la trace de l’éthique, qui est aussi une morale en moi, une morale qui ne vient pas de moi, ni d’une révélation d’en haut, ni d’une éducation historiquement repérée, cette trace de l’éthique m’est imposée par l’autre en son visage.»

En cachant les visages et en altérant les voix, en brouillant la communication entre les êtres, le masque altère profondément la relation enseignante qui est de transmettre ce qu’on aime à ceux qu’on aime à visage découvert.

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Dans une décennie, une fois passé la vague de panique du Covid-19, les historiens se pencheront sur cette étrange année 2020. Le confinement. La fermeture des frontières et des écoles. Le port du masque obligatoire. Ils pourront également évaluer les dégâts que ces mesures, souvent improvisées, auront causés aux petites entreprises, au monde culturel et à l’enseignement. Il n’est pas sûr, alors, que le monde politique en ressorte grandi.

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