C’est la rentrée scolaire et le rappel à l’ordre. «Il faut se réveiller maintenant», «il va falloir que vous changiez d’attitude», «vous n’allez pas tous passer l’année» – voici quelques extraits caractéristiques de l’accueil que réservent les enseignants aux élèves qui commencent une nouvelle année de leur scolarité obligatoire.

Pas tous les enseignants, bien entendu. Pas tous, et heureusement! Cependant… j’ai suivi mes enfants à travers respectivement 12 et 9 ans de scolarité obligatoire et post-obligatoire, et discuté avec des dizaines de parents de tous les cantons romands, et je pense pouvoir dire qu’il y a, dans ce discours hostile, négatif, méprisant à l’égard des élèves, une norme implicite de l’école romande. Demandez une fois à vos propres enfants pour voir!

On me rétorquera que ce n’est pas bien grave. On est d’accord, ce n’est pas «grave». Il ne s’agit pas de supplices corporels ni de violations des droits des enfants. Non, il s’agit de micro-humiliations, de petites insultes qui font rire les autres, de signes de non-respect et de non-compréhension répétés, revendiqués. Ici, une enseignante déchire une feuille de papier, à cause d’un titre qui n’est pas bien fait. Elle ne demande pas simplement à l’élève de refaire, elle déchire, fièrement, bruyamment, devant la classe. Là, un enseignant fait rigoler les autres en disant d’une camarade: «J’ai vu des plantes vertes qui réfléchissent plus vite que toi. T’as un cerveau ou quoi?» Ce n’est pas grave, mais ce n’est pas drôle et ce n’est surtout pas utile. Est-ce qu’on pense véritablement que l’obtention du respect passe par l’insulte?

La Suisse a été pionnière dans l’innovation pédagogique depuis des décennies. On pense bien sûr à Jean Piaget, qui a démontré l’importance du contexte d’apprentissage dans l’acquisition des compétences, que nous nommons, de manière simpliste, «l’intelligence».

Et au-delà de telles figures, que dit le bons sens le plus élémentaire?

Premier constat de base: que la confiance en soi est un ingrédient central du processus d’apprentissage. Or, le développement de la confiance en soi ne semble pas figurer en tête de la liste des objectifs de l’école obligatoire en Suisse romande. J’ai une fois eu l’occasion d’expliquer à un jeune maître que la relation très négative que mon fils avait avec l’école a changé lorsqu’il a suivi une année d’enseignement dans une école anglaise. Dans cette école – où la quantité et la qualité du travail exigé étaient nettement plus élevées que ce qu’il avait connu en Suisse –, mon fils s’est mis à s’épanouir parce que les enseignants pratiquaient le compliment. Au lieu de réserver le «bravo!» pour quelques rares «bons» élèves, les enseignants faisaient un effort pour encourager tout le monde, tout en les poussant à aller plus loin. «Oui», m’a rétorqué l’enseignant romand d’un air défait. «Ce serait bien… Mais on ne fait pas ça chez nous.»

Deuxième constat élémentaire: que l’acquisition de connaissances et de compétences est le fruit de la discipline, certes, mais aussi de la liberté: la liberté d’expérimenter, la liberté d’essayer autrement, la liberté de rater sans craindre l’humiliation et la punition. Voici ce que je tente d’apprendre aux étudiants que je rencontre dans mes cours de première année à l’université. Et ce n’est pas facile. Je dirais même que, de manière globale, je n’arrive pas, après une année, à leur faire poser des questions «toutes bêtes», à les faire parler sans se censurer, à les faire parler tout court. Ils arrivent déformés par cette pression sociale basée sur la crainte constante de se faire humilier en public.

Est-ce cette même pression qui fait dire à ce jeune enseignant de l’école secondaire qu’il ne peut pas adopter un style pédagogique plus positif – la peur de se faire ridiculiser par ses collègues comme étant «trop laxiste»? Les enseignants sont-ils eux-mêmes victimes de ce qu’ils font subir à leurs élèves? En tout cas, en tant qu’anthropologue, je pars du principe que les gens ont toujours de «bonnes raisons» pour faire ce qu’ils font, des raisons qui se rapportent aux systèmes de récompenses et de punitions, formels ou informels, déterminés en large mesure par l’institution.

Comment expliquer autrement la fréquence, la banalité, voire la «normalité» de ces pratiques pédagogiques «micro-sadiques», que tout le monde subit mais que personne ne voit pour ce qu’elles sont – une défaillance à la mission de l’école publique?

«J’ai vu des plantes vertes qui réfléchissent plus vite que toi. T’as un cerveau ou quoi?» dit un enseignant à une élève, pour faire rire ses camarades

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