Éditorial

La viande à feu et à sang

La campagne de Migros sur les «grilétariens» tombe au pire moment, alors que les antispécistes montent en puissance, parfois violemment

Sur le terrain de la communication, pro et anti-viande se livrent désormais une guerre sans merci. Un affrontement de mots et d’images. A chaque coin de rue, les affiches publicitaires exhibant entrecôtes et fromages affinés sont barrées d’autocollants noirs estampillés «spéciste».

Aujourd’hui plus que jamais, les revendications des antispécistes s’étalent avec fracas dans l’espace public. Les vitrines de boucheries caillassées ces dernières semaines à Genève en sont la plus violente expression. Sur les étals, les débris de verre sont venus percer le rosbif fraîchement ficelé. Comme un coup de massue porté à une profession déjà à genoux. Dans les années 1980, les artisans bouchers étaient 120 à Genève, ils ne sont désormais plus qu’une vingtaine.

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Prise de conscience 

Au-delà de ce vandalisme radical, le regard sur la viande a indubitablement changé. Les habitudes alimentaires aussi. Une prise de conscience, une sensibilité à l’égard de la souffrance animale ou encore des considérations de santé et d’empreinte écologique ont ouvert une brèche dans le règne du «tout carné». Un peu moins de viande, plus de viande du tout ou seulement pour les grandes occasions: chacun fait son choix.

Viande et tradition

Face à ce mouvement de fond, l’industrie carnée se cabre et matraque à grand renfort de slogans émotionnels. «La viande, une tradition suisse», clamait récemment un publireportage de Viande Suisse, soulignant la «relation culturelle et intime» qu’entretient notre pays avec la chair animale. Le lait, jadis ingrédient clé de la croissance des enfants, dont la consommation est aujourd’hui en chute libre, tente aussi de reconquérir les foyers perdus.

Alors que la saison des cervelas est officiellement lancée, Migros, chauffée à blanc par l’offensive commerciale de Coop («tch, tch»), tente de ménager la chèvre et le chou. Dans sa dernière campagne publicitaire, le géant de la grande distribution célèbre les «grilétariens», ces consommateurs qui ne mangent «que ce qui est passé sur un gril». Viande, poisson ou légumes.

«Réunis autour du gril»

Le gril a bon dos. Il a surtout l’avantage de mettre tout le monde d’accord. Carnivores, végétariens, omnivores ou encore flexitariens: tous les régimes alimentaires sont «réunis autour du gril» pour savourer de «bons morceaux» ensemble. Un peu plus et le poivron doré céderait à l’appel du pied du steak saignant.

Au mieux, cette tentative de réconciliation est de mauvais goût. La surconsommation de viande pose des problèmes objectifs, moraux et environnementaux, qu’on ne peut balayer d’un clin d’œil rigolard aux joies de la grillade. Au pire, cette campagne malavisée jette de l’huile sur le feu. Alors que Migros rêve de cohabitation, l’actualité récente prouve que l’heure est malheureusement, plus que jamais, à l’affrontement.

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