Devant sa coquette petite maison de banlieue, un vieux monsieur s'indigne. Depuis le pas de sa porte, il a une vue imprenable sur les dizaines de tentes blanches. Elles ont poussé sur le parking du commissariat de Primrose, dans la banlieue est de Johannesburg. Entre 2000 et 2500 personnes, essentiellement des Zimbabwéens et des Mozambicains, sont installées sous son nez depuis quelques jours pour fuir les violences anti-étrangers qui ont embrasé les quartiers les plus pauvres de la capitale sud-africaine, à la mi-mai.

Ceux-là ont choisi le commissariat pour se réfugier. D'autres, 16000 personnes en tout, ont trouvé un abri dans des hôpitaux, des postes de police, des églises, des centres communautaires. Le vieux monsieur, lui, n'aime pas ça: «Qu'on les mette dans des trains, dans des avions, je ne veux plus voir ça, c'est dégoûtant. Ici, c'est un quartier résidentiel, pas un camp de réfugiés!»

Sur sa pelouse impeccable, des vêtements ont été mis à sécher. Il fulmine et vient d'appeler les services de la mairie pour qu'on lui rende son jardin. Les étrangers, chassés du bidonville de Makause, n'ont pas trouvé meilleur refuge que ce parking entre le poste de police et l'église méthodiste. Ils ont ici la protection des forces de l'ordre et accès à l'aide alimentaire et aux vêtements distribués dans la cour de l'église.

Les violences contre les étrangers ont débuté le 11 mai à Alexandra, proche du centre de Johannesburg. Une semaine plus tard, elles se sont étendues à une vingtaine d'autres bidonvilles de la région. Elles ont ensuite gagné Pretoria, puis Durban et Le Cap. Selon le ministre de la Sûreté, elles auraient fait 56 morts, tués par balles, à coups de pied, de machette. L'image la plus choquante restera celle de cet homme à quatre pattes, en train de brûler vif. Il n'a pu être sauvé. Il n'a toujours pas de nom et personne n'est venu chercher son corps à la morgue.

Elsa et sa fille Witila Carlota, 3ans, sont arrivées dans le camp improvisé de Primrose dans la nuit du samedi 17 mai. «On était dans la maison quand on a entendu les chants. Plein de gens qui chantaient en zoulou. On savait ce qui s'était passé à Alexandra, alors on s'est enfuies tout de suite. Ils ont tout pris, puis ils ont brûlé la maison», raconte Elsa dans son anglais hésitant d'immigrée du Mozambique.

Son mari, Frantz, qui travaille dans une quincaillerie, n'était pas à la maison ce soir-là. Il a rejoint sa petite famille sur le parking du commissariat de Primrose. «J'ai trop peur. Je ne veux pas rester ici. Ce soir je pars», explique Elsa. Jeudi 22 mai dans la soirée, elle est montée dans un des bus affrétés par le gouvernement sud-africain pour rapatrier les Mozambicains. La veille, sept de ces bus étaient déjà venus embarquer les candidats au départ. Frantz, lui, va rester à Johannesburg. Il gagne bien sa vie et ne partira qu'en dernier ressort.

Moses, 20 ans à peine, gardien de nuit, ne partira pas non plus. Pourtant, il est profondément traumatisé. «Je rentrais du travail au petit matin. La porte était ouverte. La maison était vidée. Mon frère était là, par terre. Trois balles dans la tête.» Moses baisse les yeux et reste un moment silencieux. Il est Zimbabwéen et, pour lui, il n'est pas question de rentrer au pays maintenant. «On ne va pas aller se faire tuer là-bas! Si ça ne s'arrange pas ici, il faudra trouver une autre solution, peut-être la Zambie, le Mozambique ou le Botswana», commente son ami Martin. Il se reprend rapidement: «Euh, non, pas le Botswana, là-bas non plus ils n'aiment pas les Zimbabwéens.»

Autrefois citoyens d'un pays prospère cité en exemple sur tout le continent, les Zimbabwéens sont devenus les parias de l'Afrique australe. A la fin des années 1990, quand la crise économique a débuté, les migrants ont commencé à se déverser dans le pays de Nelson Mandela. Depuis, la situation n'a cessé d'empirer, et à la crise économique s'est ajoutée une profonde crise politique.

A Harare, tous ceux considérés comme proches de l'opposition subissent brimades, harcèlements et violences physiques à chaque échéance électorale. Résultat, les Zimbabwéens quittent leur pays par centaines de milliers, passant sous les kilomètres de grillages et barbelés qui séparent les deux pays.

Le nombre d'immigrés du Zimbabwe en Afrique du Sud est estimé aujourd'hui à quelque 3 millions d'individus, la plupart sans papiers. Avec les ressortissants du Mozambique, du Malawi mais aussi de Somalie ou de la République démocratique du Congo, on compte environ 5 millions d'immigrés en Afrique du Sud. «Ils nous prennent notre travail, ils nous prennent nos maisons, ils sont plus riches que nous. Il faut qu'ils rentrent chez eux», vocifère Elphas, un adolescent qui pourtant n'habite pas dans un bidonville.

Longtemps maintenus dans un système éducatif de seconde zone, la plupart des Noirs sud-africains, moins bien formés que leurs voisins zimbabwéens, ont du mal à trouver des emplois qualifiés. De plus, les sans-papiers sont facilement recrutés par des employeurs qui les paient en deçà des minima officiels. Dans une société marquée par un taux de chômage d'au moins 40%, la compétition est âpre.

«Le gouvernement avait pour slogan en 1994 «Une vie meilleure pour tous», rappelle Franz Cronjé, directeur adjoint de l'Institut d'étude des relations entre les races (SAIRR). Plus de 2,2 millions de logements ont été construits, des milliers de foyers ont été électrifiés. C'était l'objectif, mais l'objectif n'était pas assez ambitieux.»

Selon cet institut, le gouvernement est responsable de cette flambée de violence. «Il n'est pas parvenu à mettre un terme à l'insécurité, à résorber le chômage, à donner des logements décents, à vaincre la corruption. Tous les éléments d'une grave crise sont là. Et, comme les services de renseignement sont totalement inefficaces, le gouvernement n'a rien vu venir», poursuit M. Cronjé.

Les signes avant-coureurs n'ont pourtant pas manqué. «Il y a eu environ 5000 incidents violents dans les townships ces dix dernières années, la plupart du temps pour dénoncer les conditions de vie miséreuses, l'incompétence, voire la corruption des pouvoirs locaux. Les étrangers ont déjà été pris pour cibles, notamment au Cap, où il y a eu environ 500 morts en dix ans dans des attaques xénophobes», détaille M. Cronjé.

Le gouvernement a aussi échoué à gérer la question de l'immigration. Champion de la «renaissance africaine», leader du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad), le président sud-africain Thabo Mbeki ne peut fermer totalement les portes de son pays au reste du continent. Il est donc toujours possible, officiellement ou pas, de rentrer en Afrique du Sud. En revanche, y obtenir des papiers en règle relève du parcours du combattant. Les Zimbabwéens, par exemple, ne peuvent espérer un statut de réfugiés, le président sud-africain persistant à considérer qu'il n'y a «pas de crise» chez son voisin.

Depuis longtemps, le gouvernement de M. Mbeki sait que la xénophobie se développe dans le pays - le président a lui-même évoqué le problème dans plusieurs discours officiels. Dans les bidonvilles, qui s'agrandissent d'année en année autour des centres urbains, la colère est profonde. Si l'ANC remporte encore une large majorité aux élections, ce n'est pas grâce au bilan du gouvernement. «Ils gagnent parce qu'ils sont toujours considérés comme le parti de la libération et qu'il n'y a pas d'alternative dans le paysage politique», estime Franz Cronjé.

Vendredi 23 mai, la région du Gauteng, qui englobe Johannesburg et Pretoria, semblait avoir retrouvé un semblant de calme. La police reste déployée et est autorisée à appeler l'armée en renfort en cas de besoin. Des tracts ont été distribués dans les bidonvilles autour de Pretoria, avec une mise en garde aux étrangers, à ceux des pays voisins, mais aussi aux commerçants pakistanais.

A Alexandra, là où tout a commencé, des centaines de personnes vivent toujours entassées sur le parking du commissariat. Non loin de là, vêtu d'un tee-shirt en lambeaux, Trust traîne ses baskets déchirées dans les rues poussiéreuses. Le jeune homme parle à voix basse, scrutant la rue en permanence. Il a peur de critiquer les assaillants.

«C'est les Zoulous qui attaquent, pas les autres. J'ai peur que ça recommence comme dans les années 1990», explique celui qui était encore un enfant quand les affrontements sanglants entre les Zoulous de l'Inkhata Freedom Party et les Xhosas de l'ANC avaient fait des milliers de morts et embrasé les townships, entre 1990 et 1994. «C'est un danger qu'on ne peut pas exclure», estime Franz Cronjé.

Plusieurs personnalités ou organisations proches du pouvoir ont insinué que les Zoulous pourraient être à l'origine des violences. «On cherche à discréditer le gouvernement», insiste le chef des services de renseignement.

Pour le moment, le discrédit est surtout jeté par les dirigeants eux-mêmes. «Où est Thabo Mbeki?», le chef de l'Etat. «Où est Jacob Zuma?», le président de l'ANC. «Où sont nos leaders?» entend-on à longueur de journée sur les ondes des radios locales. Ni Mbeki ni Zuma n'ont fait de déclaration publique depuis le début de la crise. Peut-être attendaient-ils dimanche 25 mai pour prendre la parole, le jour où le pays, malgré les troubles, devait célébrer, comme chaque année, la Journée de l'Afrique, qui commémore la création en 1963 de l'Union africaine.

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