Donald Trump a gagné. Mercredi dernier et les jours d’après, on est beaucoup à avoir erré, sonnés, au bord de la nausée. Ecœurés qu’un peuple dont on estime la force d’entreprise et la vivacité culturelle – plus que les habitudes alimentaires! – ait choisi un bourrin homophobe, sexiste, raciste, opportuniste, et j’en passe, pour les représenter.

Mais le pire allait venir. Depuis ce fatal 9/11, on lit et on entend sans cesse que cette victoire est notre défaite à nous, les médias et autres intellectuels, privés et institutionnels. La défaite d’une sorte d’élite de la pensée, opposée au peuple travailleur qui, lui, vit dans la réalité et se bat contre la précarité. Les termes de la défaite? Déjà, on n’a rien vu venir, donc faillite en matière de prévision. Ensuite, comme à chaque élection, on n’est pas parvenu à convaincre les électeurs de la dangerosité de l’extrême droite et sa politique d’exclusion, donc faillite en matière d’explications.

Est-ce la faute des journalistes, des sociologues, des politologues et des philosophes, si les électeurs ne lisent pas ce qui leur est proposé ou ne croient pas à ce qu’ils lisent?

Je déteste tout dans cette assertion. Pour commencer, je déteste son caractère clivant. Je ne me sens pas détachée du peuple. Depuis bientôt vingt ans, comme critique de théâtre, je vais chaque soir ou presque voir le maximum de ce que les scènes romandes offrent et tente d’y apporter un éclairage. Qu’on vienne me dire que je ne suis pas besogneuse après ça! Mais surtout, je déteste le caractère autodestructeur de cette accusation. Des pages et des pages ont été publiées pour dire le risque que Trump faisait courir à la démocratie. De la même manière, des pages et des pages ont été écrites sur les dangers de la politique du repli et de la peur pratiquée par l’UDC et tous les partis xénophobes. Des articles limpides et éloquents.

Dans ce vote, je vois un dégoût de soi, une profonde dépression

Est-ce la faute des journalistes, sociologues, politologues et philosophes, si les électeurs ne lisent pas ce qui leur est proposé ou ne croient pas à ce qu’ils lisent? Est-ce la faute des élites américaines, si des foyers plongés dans la précarité à cause d’un système ultralibéral fondé sur la spéculation, choisissent, pour se sortir de cette situation, un sale type, sans scrupule moral, qui s’est enrichi à billions précisément grâce à cette spéculation?

Non, non et non, je suis contre le mea culpa sur ce coup-là! Dans ce vote, je vois un dégoût de soi, une profonde dépression. Un refus de réfléchir aussi et un pathétique sauve-qui-peut. Mais qu’on arrête l’acte de contrition. Sinon, on va se mutiler, nous aussi. Et commencer à se trumper avec componction. Que peut-on craindre de pire que cette défaite-là?

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