Hommage

Victor Ruffy, témoin et acteur de son temps

Sol, terre, territoire: Victor Ruffy (1937-2016) était de toutes les discussions sur le statut du sol, la propriété et la responsabilité qui lui est liée. René Longet lui rend hommage

La terre vaudoise a donné au pays deux Victor Ruffy. L’un au XIXe siècle, l’autre au XXe. Le premier était de la trempe des radicaux bâtisseurs d’Etat et de lien social, le second, pour suivre le même idéal, se fit socialiste, comme il aimait à le souligner avec le sourire malicieux dont il avait le secret.

Géographe, il l’était dans toutes ses dimensions. Humaine : sensible aux diversités d’expression et de relations des humains. Sociale et économique, préoccupé par les inégalités, dont le sol porte doublement témoignage : en les inscrivant sur le territoire, et à travers l’inégal accès au sol. Ecologique et culturelle : qui dit territoire dit usage du territoire et donc aussi les paramètres de l’écologie.

Sol, terre, territoire: Victor Ruffy était de toutes les discussions sur le statut du sol, la propriété et la responsabilité qui lui est liée. Et tout naturellement il fut un des pionniers de l’aménagement du territoire, affirmation de l’intérêt général et d’un débat démocratique sur ce bien précieux qu’est la terre. La spéculation foncière, le manque de transparence de ce marché le choquaient profondément. Le respect du sol, de sa productivité naturelle, de sa valeur, des équilibres du vivant lui étaient chers, tout comme il rejetait le gaspillage, le prêt-à-jeter, qui nous conduisent à considérer notre Terre comme taillable et corvéable à merci.

De manière générale, l’on reste frappé à quel point les contributions de Victor Ruffy, son attitude personnelle aussi, ont été prémonitoires. Il avait pressenti et dénoncé le zapping, les pièges de l’immédiateté, du tout-émotionnel, de l’expression irréfléchie aujourd’hui surmultipliée par les réseaux sociaux, la simplification à outrance, les dérives du populisme. Comme l’écrit Yvette Jaggi dans Domaine Public du 5 avril dernier, «Victor Ruffy comprenait que le libéralisme économique servirait de tremplin à l’extrême droite. Cette évolution de plus en plus manifeste l’inquiétait. Ceux qui l’ont côtoyé se rappellent la constance avec laquelle, dans ses discours publics et ses interventions parlementaires, il dénonçait le «tout quantitatif». 

Son parcours politique lui-même peut être lu à l’aune de la géographie : d’abord membre du conseil communal puis municipal (5 ans) de sa commune de Morrens, puis du Grand Conseil vaudois (5 ans également), puis, durant 17 années du conseil national, enfin élu européen. Oui, il n’y a pas que cette UE qui se délite malheureusement sous nos yeux, mais une autre Europe, largement ignorée, celle du Conseil de l’Europe, dont la Suisse fait partie. Passionné par le retour de l’Est dans le giron de la démocratie européenne, Victor Ruffy a mis toutes ses forces dans l’accompagnement de ces territoires que la guerre ethnique, la corruption, les dérives autoritaires n’ont pas épargné.

Du haut de son regard perçant mais combien aimant, il a su empoigner les vrais enjeux, bien avant d’autres. Respect de la terre et du temps, responsabilité, authenticité, universalité parce que bien ancré au sol, tel nous est apparu Victor Ruffy, un grand homme à tous égards. Nous perdons un être cher, un ami. Notre sympathie va à Barbara, son épouse et à sa famille, à ses camarades et à ses proches.


René Longet, expert en développement durable

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