Plutôt percutant, sur fond de musiques solennelles, presque wagnériennes pour en rajouter dans le vrai-faux… #Besonderehelden (héros très spéciaux): le mot-clé de la campagne de communication contre la propagation du Covid-19 en Allemagne lancée sur les réseaux sociaux ce week-end cartonne! Mais qu’y voit-on? Des scènes rétrofuturistes, en fait. Par exemple un vieil homme filmé dans son salon, façon documentaire historique, qui se souvient, racontent les agences de presse: «C’était l’hiver 2020, tout le monde avait les yeux rivés sur nous. J’avais 22 ans, j’étais étudiant en génie mécanique à Chemnitz [une des villes allemandes emblèmes des camps de concentration nazis], lorsque la deuxième vague est arrivée»…

Le destin du pays était soudain entre nos mains, nous avons rassemblé tout notre courage et accompli ce qu’on attendait de nous, la seule chose à faire: rien

Bref, indique Le Figaro, «les premières images donnent l’impression qu’il s’agit d’un film sur les rescapés» de ces camps, lors de la Seconde Guerre mondiale. «A servi en 2020 à Chemnitz, en Saxe», est indiqué sous les nom et prénom, parfaitement banals, de l’homme quidam présenté comme «Anton Lehmann». Ce dernier entame son monologue en évoquant son «service à la nation».

Le canapé comme ligne de front

Puis, flash-back, le clip change radicalement d’ambiance et montre le retraité, jeune homme durant l’hiver 2020-2021, avachi sur son canapé ou sur son lit, devant un écran ou ingurgitant des morceaux de poulet frit. «Paresseux comme des ratons laveurs, nous sommes restés nuit et jour sans bouger nos fesses de la maison et avons ainsi combattu la propagation du virus, commente le vieil homme. Notre canapé était la ligne de front, la patience était notre arme.» Et la vidéo se termine, comme les autres, par cet appel du gouvernement fédéral: «Devenez aussi un héros et restez chez vous.»

La plupart des internautes ont salué le recours à la parodie – celle des témoignages d’anciens combattants – pour inciter les Allemands, particulièrement les plus jeunes, à réduire au minimum les contacts sociaux. Grâce des versions sous-titrées, les trois vidéos sont également devenues virales au-delà du monde germanique: «Le gouvernement allemand a de l’humour», s’extasient de nombreux internautes, tandis que d’autres trouvent de mauvais goût cette célébration de l’oisiveté comme un acte héroïque, de même que le parallèle tiré avec des souvenirs de guerre.

Mais c’est le message, simple, que «le gouvernement allemand, comme tous les Etats touchés par la deuxième vague de contaminations au Covid-19, souhaite faire passer auprès de la jeunesse», précise Courrier international. «Alors que les restrictions sanitaires sont de plus en plus contestées en Europe, la Bundesregierung […] a décidé d’innover.» Les médias soulignent que les différentes critiques ont permis de faire parler de cette publicité. Le gouvernement a donc rempli sa mission, qu’on ait apprécié ou non l’esprit de la campagne, au point qu’elle a même suscité des parodies de la parodie.

Autrement dit: «Les flemmards d’aujourd’hui sont les héros de demain», comme le résume LeMatin.ch. Clairement du deuxième degré, s’il était encore besoin de le préciser. Ce qui n’empêche pas un de ses commentateurs d’écrire: «Je n’y vois, moi, que du premier degré. Des individus terrorisés, apathiques, affalés sur leur canapé à regarder hypnotiquement des séries infantilisantes en grignotant de la nourriture pathogène commandée en ligne.» Non, ce «ton humoristique […] tranche nettement avec les campagnes de prévention officielle françaises, plutôt anxiogènes», rétorque La Dépêche du Midi, qui mettent «notamment en scène des membres d’une famille faisant la fête et se retrouvant sur un lit en réanimation»:

Die Welt, pour sa part, se fait plutôt l’écho des critiques négatives. Certains se plaignent, par exemple, «du fait que la solitude, la violence domestique ou les angoisses existentielles ne jouent pas de rôle dans ces spots» ou prétendent que les vrais «héros», ce sont les membres du personnel de santé. La campagne a également suscité des réactions en dehors de l’Allemagne. Un journaliste du Financial Times, Henry Mance, a écrit sur Twitter: «Je peux supporter que la réponse allemande à la pandémie soit meilleure que la notre, mais je ne crois pas pouvoir supporter qu'elle soit plus drôle»:

C’est «parfaitement maladroit», renchérit le Redaktionsnetzwerk Deutschland, cette accumulation laudative d'«esprits serviles vendus à la restauration rapide, dans des appartements où il semble ne pas y avoir de tâches ou de travaux domestiques à effectuer, des appartements grands, calmes, bien chauffés. Bref, peu importent ces fêtes qui n’ont plus lieu, puisqu’on a Netflix, des pizzas et son égocentrisme à cultiver. Oui, c’est drôle, les gens aiment ça. Même les Britanniques, mais ils n’ont plus eu de quoi rire depuis longtemps, ce qui peut réduire leurs attentes.»

Tant de questions…

Alors les questions s’accumulent. Comment les parents stressés gèrent-ils l’école à domicile, comment supportent-ils le télétravail? «Qu’est-ce que les vrais héros sont censés penser de cela, ceux que plus personne n’applaudit depuis longtemps, les infirmières, les soignants? Et ceux qui ne sont pas là à flemmarder avec des nuggets de poulet sur leur table de salon, ceux qui doivent gérer les tensions familiales ou les violences? Qu’y a-t-il de drôle dans le fait que l’été est finalement raté, alors qu’il aurait dû rendre cet hiver plus supportable?»…

…Pourquoi le groupe cible devrait-il rire avec le gouvernement fédéral après que tous les politiciens ont insulté les jeunes irresponsables et les ont accusés d’être le principal problème de la deuxième vague?

Si, pour une fois, les étrangers trouvent en majorité que l’Allemagne fait preuve d’humour, il semblerait qu’il y ait tout de même un léger biais d’interprétation.


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