En lisant la nécrologie d’Henning Mankell, écrivain suédois décédé la semaine dernière, j’ai appris que le créateur du sombre inspecteur Kurt Wallander était l’époux d’Eva Bergman, seconde fille du célèbre réalisateur. Imaginer avoir Ingmar Bergman pour père ou beau-père aurait déjà pu m’occuper une journée entière. Mais j’ai souhaité savoir qui était la mère d’Eva, réalisatrice aujourd’hui âgée de 70 ans et, en cherchant l’info sur Wikipédia, je suis restée baba. Je l’ai peut-être su et oublié. En tout cas, je n’avais pas fixé dans ma mémoire ce haut fait-là. Avant tout et pour qu’elle soit une fois nommée, la maman d’Eva était l’actrice, chorégraphe et metteur en scène, Ellen Hollender qui a donné quatre enfants à Ingmar.

Mais ce qui m’a sidérée, c’est l’activisme du cinéaste en matière de mariages et de bébés. Je savais que Bergman avait écrit et tourné une quarantaine de films, qu’il avait mis en scène des dizaines d’auteurs au théâtre, avec une prédilection pour Ibsen. Je connaissais son appétit professionnel. Mais j’ignorais que l’homme s’était marié cinq fois et avait eu neuf enfants. Neuf! Très latin pour un fils d’austère pasteur luthérien. Ou très religieux pour quelqu’un qui n’a cessé de dénoncer le poids de la culpabilité chrétienne…

C’est peut-être juste la peur du vide qui a guidé l’ogre Ingmar. Ce sentiment permanent d’insatisfaction que connaissent toutes les adultes à qui on a répété, petit, «c’est bien, mais tu peux faire mieux». Lui ne recevait d’ailleurs aucun compliment, juste des punitions corporelles ritualisées. Autant dire que son trauma ressemblait à une tranchée. Neuf enfants en seize ans. Cette performance réalisée avec cinq femmes différentes a-t-elle réussi à combler l’éternel affamé? On peut imaginer que non, puisque tous les manuels de psychologie invitent à se confronter au vide et non à le fuir en le comblant frénétiquement.

Après m’être inscrite aux ogres anonymes, j’ai déjà commencé. Alors que vous lisez ces lignes, je suis sur les îles écossaises des Orcades, trois habitants au mètre carré. Dunes herbeuses, falaises, océan. Du vide, essentiellement. Impossible d’échapper à soi. Facile, en vacances, j’admets. Plus difficile: avant de partir, j’ai débarrassé dix sacs à commission de chaussures et vêtements morts-vivants à force de ne plus être portés. Sur la bonne voie, n’est-ce pas? Bon, les livres attendront. Car là, c’est la vie des autres qui se jouent et me transformer en criminelle, je n’oserais tout de même pas.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.