Vingt ans viennent de passer dans un silence. René Gonzalez, 66 ans, étale le tabac sur une feuille de trois centimètres. Le directeur du Théâtre de Vidy a arrêté sa phrase. Ce mercredi soir, il fêtera ses vingt ans de direction. Le Tout-Lausanne est invité. Mais pour le moment, il ordonne son tabac.

A cet instant, ses yeux bleus revoient-ils cet hiver 2008 où il a cru que tout s’arrêterait, un cancer méchant qu’il a vaincu? Ou rêvent-ils au premier jour, ce mois de mai 1990 où il arrive sur les rivages de Vidy? C’est Matthias Langhoff qui l’appelle. Le metteur en scène allemand dirige le Théâtre de Vidy depuis 1989. Chacun de ses spectacles fait remonter l’Histoire en bloc. L’espérance communiste dévoyée.

Matthias Langhoff a donné au Théâtre de Vidy un horizon. Mais il a en horreur la paperasse. Alors, il engage René Gonzalez qui, lui, n’a pas peur des chiffres. Il sait faire. Il a géré pendant un an l’Opéra Bastille, ce vaisseau que Jack Lang et François Mitterrand ont voulu.

Dans son bureau, René Gonzalez roule l’herbe en flibustier. Son arrivée, c’était hier. C’est ce qu’il dira plus tard. Hier, mais au siècle passé. Et c’est vrai que la Suisse avait un autre visage. En 1990, le mur de Berlin est tombé; le peuple suisse n’a pas encore dit non à l’Espace économique européen. Et puis Lausanne a de l’appétit. Maurice Béjart y a établi sa troupe. Matthias Langhoff bivouaque à Vidy. Il y a des histoires d’eau à écrire.

Vingt ans après, Vidy, c’est ce souffle qui n’a pas tourné court. Et c’est à René Gonzalez qu’on doit ça, au tandem aussi qu’il forme avec René Zahnd, dramaturge et directeur-adjoint. Une maison objectivement exceptionnelle: des spectacles qui restent gravés dans la mémoire et dont certains appartiennent à l’histoire; des productions qui voyagent à travers le monde; un foyer bondé chaque soir. Il tire à présent sur sa cigarette. Vingt ans, dans une bouffée.

– Le Temps: C’est quoi, l’exception Vidy?

René Gonzalez: Le bâtiment de Max Bill, d’abord, celui qu’il conçoit pour l’expo nationale de 1964 et qui devait être démonté. Le site, ensuite. L’équipe surtout, ces hommes et ces femmes qui œuvrent en tribu. Et puis tous ces soutiens, la Ville, le canton, les mécènes. Sans eux, il n’y aurait rien. Il y a encore la fidélité du public, c’est incroyable, six spectacles de cet automne sont déjà annoncés complet.

– Et l’exception Gonzalez?

– Etre chauve, vous trouvez ça exceptionnel? Je voudrais juste être un bon artisan. Et accompagner les saltimbanques, pour qu’ils fassent au mieux leur métier. C’est tout.

– Mais encore…

– Je crée les conditions. J’harmonise. Je dynamise. Parfois, je dynamite.

– D’accord, mais l’exception, c’est aussi un modèle économique?

– Le résultat de tout ça, c’est en effet une utopie économique et artistique réalisée. Aucun théâtre en Suisse et en Europe ne s’autofinance à plus de cinquante pour cent. Les spectacles qui tournent, achetés à l’étranger, permettent cet autofinancement. Nous prenons des décisions artistiques, elles suscitent l’adhésion, ici et ailleurs, c’est comme ça que ça marche. C’est pour cette raison aussi que c’est fragile.

– Une journée de René Gonzalez, cela ressemble à quoi?

– C’est beaucoup, beaucoup de contacts téléphoniques. Beaucoup de fax. Et quelques mails, parce que je m’y suis mis. Mais, c’est très peu de rendez-vous! Il y a mille problèmes à régler. Vous savez, chaque jour, sur notre tableau de bord, il y a une dizaine de spectacles qui tournent dans le monde ou qui se répètent ici. Sans compter ceux qui se préparent un an à l’avance, pour lesquels il faut trouver des partenaires financiers.

– Le soir, vous êtes où?

– Dans le public, au foyer. C’est une formidable gratification. Et dans les salles, ensuite.

– Où vous mettez-vous pour voir le spectacle?

– J’aime voir les spectacles au dernier rang, tout en haut. Cela me permet de sortir, d’entrer, de me glisser parfois dans la cabine des techniciens. Je suis alors dans la matrice.

– Et dans les coulisses?

– Jamais pendant la représentation. Pour moi, c’est un endroit sacré, réservé aux acteurs et aux techniciens.

– Votre méthode?

– Pas de méthode! Tout est empirique. Il y a quelque temps, j’ai engagé un administrateur. Je lui ai demandé d’écrire en gros dans son cahier des charges: «Faire régner l’harmonie.»

– Vous-même, vous êtes capable de coups de gueule retentissants. Vous êtes dur en affaires…

– Je suis déterminé. Je crois à la force, pas au pouvoir. La force de conviction entraîne l’adhésion, le pouvoir est une salopperie.

– Vous êtes timide? – Oui (silence). J’ai à vaincre, toujours, ma timidité.

– Quel est le rôle du Théâtre de Vidy en Suisse romande?

– Ce n’est pas à moi de le dire. Vraisemblablement, notre aventure, parce que c’en est une, a donné de l’appétit. En Suisse romande, beaucoup de théâtres ont été construits en vingt ans. Je veux croire que certaines villes se sont inspirées de notre exemple.

Comment définissez-vous l’expérience théâtrale?

– C’est le partage d’une rareté.

– Qu’avez-vous envie de transmettre de votre métier?

– Mais rien. Je n’ai pas cette outrecuidance. On m’a proposé d’intervenir dans des écoles professionnelles. Je ne saurais pas. Peut-être transmettre le désir de l’instant vécu. La fête de l’instant, ça oui.

– L’instant. Il y a deux ans et demi, il y a eu ce cancer de l’œsophage.

– Cela a radicalisé certaines choses. Chez moi, il n’y a pas de retour en arrière. Pas de plan sur la comète. Ce qui a changé, c’est que je prends plus de temps pour les miens, pour être avec moi-même.

– Etre avec soi, cela veut dire quoi?

– Rien de plus que ce que je viens de dire. Ecouter son corps. Je trouve des plages. Des petites plages.

– Comme cet été, dans votre maison perchée dans les Cévennes?

– Oui, mais là-bas, je fais ce que j’y fais toujours. Je construis les murs de mes terrasses, à la main. C’est mon côté bâtisseur.

– Si vous étiez un personnage de théâtre?

– Peut-être qu’il n’existe pas. Quelqu’un de la vie. Tout ce qu’on fait disparaît. Deux à trois lignes sur une tombe. Je ne sais plus qui disait: «L’éternité, ce n’est pas plus long que la vie.» Pour moi, seuls les poètes transforment le monde. Alors, oui, eux restent. Les autres…

– La lecture?

– C’est obsessionnel. Mais je n’aime pas citer. Je n’aime pas ceux qui prennent des postures. Je lis de plus en plus de biographies. Et les correspondances, parce qu’elles permettent de flairer une époque.

– Le cirque occupe une place de choix à Vidy. Pourquoi?

– Pour moi, le clown, c’est l’art suprême. C’est celui qui fait semblant de ne pas savoir et qui fait mieux que les autres. Le clown, c’est un brûlot poétique. Le théâtre a beaucoup à apprendre du cirque.

– Quoi?

– Le risque. Les athlètes de la piste prennent de vrais risques. Cet esprit-là, je l’aimerais encore plus présent qu’il ne l’est dans le théâtre.

Vingt ans, c’est beaucoup, c’est trop pensent certains.

– Ils ont raison. Mais il y a ceux aussi qui disent que ce n’est pas assez, quand même. Le temps est relatif. Pour moi, je suis arrivé hier, mais vraiment. Je n’ai pas vu.

– Combien de temps encore?

– Tant que ma carcasse me le permettra. On ne sait pas ce que réserve la vie, pour le moment elle exulte, profitons. Tant que j’aurai le sentiment d’être dans un endroit de la création qui reste inventif et vivant. Alors 21 ans, 22 ans, ce n’est plus très important. Il y a des spectacles qui durent cinq heures et qui paraissent passer en coup de vent.

– Imaginez que vous ayez 25 ans. Vous refaites tout?

– Oui, tout. Je ne suis pas un homme de regret. J’ai le culte de l’instant.

– Le train passe, vous sautez dans un wagon pour aller où? – Je monte, je file et je reviens à Vidy.

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