Ce livre, elle l'a travaillé au corps à corps pendant des années. Et à 66 ans, elle s'est enfin décidée: Judith Giovanelli-Blocher publie ses souvenirs, même si elle sait que le public ne les lira que pour mieux disséquer les antécédents de son tribun de frère, Christoph Blocher. Judith et Christoph ne se parlent plus guère, tant chacun représente ce que l'autre déteste. L'argent, c'est-à-dire le pouvoir, la sœur n'en a cure. Et pour le politicien zurichois, Judith, active dans le travail social, est une «gentille», une naïve. Au centre de leur vie, le géniteur. Alors que Judith veut comprendre les blocages du père, Christoph, de huit ans plus jeune, doit prouver qu'il existe face à la crise existentielle paternelle. Ceux qui attendent de ces 170 pages des détails croustillants sur la vie du politicien zurichois seront déçus: tout au plus apprend-on que le jeune Stöffel était fasciné par les paysans voisins et que, face au père pasteur s'épanchant volontiers sur la morale et le sens de la vie, il préférait le concret et l'efficacité.

Au demeurant, «das gefrorene Meer» dresse, entre chutes du Rhin et Appenzell, le tableau impitoyable d'une société paternaliste et conservatrice où mieux valait être athée que communiste. Wolfram et Ida ont eu 11 enfants et tiraient le diable par la queue. Judith – Lore dans le récit – est une gamine volontaire, mais elle est mal dans sa peau. Le chapitre dont nous publions l'extrait montre bien les rapports de force au sein de la famille Blocher.

Christophe Hans

Lors des repas, Lore, comme chacun de ses frères et sœurs, occupe à table une place qui lui a été assignée, avec son couvert d'argent personnel, un gobelet d'étain reçu de la marraine et où sont gravées ses initiales.

Les enfants sont alignés très près les uns des autres, mais sans contact physique car le repas ressemble à une parade où tous ont les yeux fixés sur celui qui dirige la manœuvre pour suivre avec précision les mouvements imposés. Il s'agit en somme d'une vitrine où les enfants sont présentés, jolis, vifs, intelligents, comme des papillons dont on a percé l'axe central pour les besoins de l'exposition. L'art de la troupe consiste à parer les questions que le père, directeur de la manœuvre, décoche. Ce qui se trouve dans l'assiette glisse dans le ventre sans qu'on s'en aperçoive. Lore voudrait bien s'attirer une question du père. En voilà une qui vole dans sa direction:

– Où êtes-vous allés en excursion, hier?

– On est allé dans une forêt.

– Une forêt, une forêt, où ça, comment elle s'appelle?

Lore n'en sait rien. Elle entre dans la forêt:

– On ne voyait plus que des arbres, rien d'autre à part le soleil sur les toiles d'araignée, c'était très joli, le sol était couvert d'aiguilles de sapin, c'était tout doux, on n'entendait pas nos pas.

– Pourquoi est-ce qu'une forêt serait belle, c'est une banalité verte très ennuyeuse?

– Non, non, il y avait aussi un écureuil et des amanites, de grands buissons avec des fleurs blanches comme les doigts d'un fantôme et nous avons joué à cache-cache derrière les arbres.

Lore voit que le chef de la manœuvre n'est pas satisfait, et elle ajoute:

– Et puis on a même vu un cerf blanc.

– Un cerf blanc? Celui de ton livre d'images sans doute?

Lore voit trembler les épaules de son frère près d'elle et son visage disparaître dans son pull.

– Le maître a dit que le cerf pouvait s'être échappé du zoo, ajoute-t-elle.

Pendant un bref instant, un sourire éclaire la bouche du père.

– Tout de même, Lore, réfléchis, pourquoi la forêt peut-elle être belle?

Lore cherche. Sans doute parce qu'elle est faite de nature. Mais pourquoi la nature est-elle belle?

– Parce que c'est le Bon Dieu qui l'a faite!

Cette réponse est forcément juste.

– D'accord, mais les arbres, ce sont les forestiers qui les ont plantés, dit le père en riant.

– Mais les gens n'auraient jamais pu inventer les sapins, affirme Lore avec détermination.

– Et pourquoi pas?

Lore n'en sait rien. Ses ailes retombent et restent collées au filet à papillons.

La flèche suivante est pointée sur Manuel. Qu'a-t-il appris à l'école aujourd'hui?

– Nous avons lu un poème fantastique, je le sais déjà par cœur!

Et il se met à réciter Orgétorix. Le père l'interrompt aussitôt:

– Quelle horreur, c'est une épopée ridicule, sans aucune valeur littéraire.

Et clac, les ailes de Manuel sont taillées, il chute et s'abat sur le sol. Discrètement, il écrase une larme. Lore ne supporte pas de voir pleurer son grand frère. Pourquoi est-il si loin d'elle? Mais voici déjà une nouvelle flèche dans sa propre direction:

– Et toi, qu'est-ce que tu as fait à l'école aujourd'hui? demande le père avec un sourire ironique.

Lore entortille une mèche de cheveux autour de son index, s'agite sur sa chaise et fixe le sol comme si elle y cherchait quelque chose.

– Je t'ai posé une question, répète le père.

Lore retient son souffle, quelque chose remue dans son ventre, puis elle explose:

– Le maître maltraite Robi. Il lui a de nouveau tiré le pull sur la tête en le traitant de tous les noms d'oiseaux: pantouflard, gros bébé à sa maman, cossard, on devrait te secouer, t'accrocher devant la fenêtre pour t'aérer! Robi tremblait de tout son corps, il ne pouvait pas se défendre, il était tout rouge dans la figure, mais il n'arrivait pas à dire un mot. Il a une gentille maman qui lui avait cousu la fermeture de son pull avant l'école pour qu'il ne lui arrive pas la même chose que hier, mais le maître a pris une paire de ciseaux et il a tout bonnement défait la couture et Robi ne peut pas du tout se défendre.

Lore agite ses mains, désemparée.

– Et toi, qu'as-tu entrepris? demande le père, de nouveau à l'affût.

– Je me suis avancée et j'ai crié: Monsieur, monsieur, si vous n'arrêtez pas tout de suite, je dirai tout à mon papa.

Lore cherche le regard de son père. Un océan les sépare. La prochaine question arrive déjà, froide et technique:

– Tu es indignée, pourquoi?

Lore sent une boule monter dans sa gorge, elle menace d'exploser:

– Il ne peut pas se défendre, il ne peut pas se défendre le moins du monde! crie-t-elle. De peur, il fait caca dans ses culottes, alors ça pue et le maître redouble de méchanceté.

– Et tu penses que pour cette raison tu dois l'aider? demande le père avec un sourire en coin, est-ce que tu ne cherches pas plutôt à me faire savoir quel méchant homme est cet instituteur et à quel point tu es bonne toi-même?

La réponse de son père fait à Lore l'effet d'une douche glacée.

– Et puis tu dramatises probablement beaucoup cette histoire, en réalité, ce n'est sûrement pas la moitié aussi grave que tu ne dis! entend-elle par-delà l'océan.

La main de la mère s'approche latéralement et se pose sur le bras de Lore.

– Si les choses se sont passées comme tu les racontes, il faut que nous tentions d'aider Robi, c'est vraiment un pauvre gosse.

Le front du père commence à rougir, puis il s'y forme des gouttes de sueur, sa nuque enfle. Dans un silence sinistre, il dit soudain:

– Ce maître est un sadique, on le sait depuis longtemps, sa manière de s'en prendre au gosse d'une famille pauvre est un scandale, que la Commission scolaire n'intervienne pas est très grave. J'ai déjà parlé au président, mais cette fois-ci, je vais mettre un terme à ces pratiques.

Puis il fixe Lore, le sourcil de son œil droit en circonflexe.

– Si seulement on pouvait te faire confiance, Lore, mais tu as une imagination tellement débridée! A la fin, l'histoire du maître est peut-être du même acabit que celle du cerf blanc? On devrait retrancher la moitié de tout ce que tu dis.

Les idées de Lore se brouillent, elle ne peut rien retrancher. Elle voit Robi devant l'instituteur, muet, les cheveux en bataille, figé par la peur.

Lore bouillonne. Ce matin, après qu'elle eut manifesté sa révolte, le maître a fait le tour de son pupitre et s'est mis à tourner autour d'elle en cercles concentriques toujours plus serrés tout en l'insultant:

– Fille de pasteur, commère, tu ferais mieux de t'occuper de toi-même au lieu de te mêler des affaires d'autrui.

Lore sentait dans sa nuque la haine qui émanait de lui. De cela, elle n'a rien dit. Mais elle a la rage au ventre. Il enfle jusqu'à ce qu'elle explose:

– Je n'exagère pas. Il est très dangereux, papa, il a même un couteau, le maître, et il en menace Robi!

Le père tambourine sur la nappe:

– Lore, ça c'est un mensonge, tu vois qu'on ne peut pas te faire confiance.

Lore sait qu'elle n'a pas dit la vérité à présent, mais elle se tait.

– Tu dois apprendre à raconter seulement ce qui est vrai, sinon tu ne pourras aider personne, conclut le père en vainqueur qui plane loin au-dessus de Lore qui a chuté.

Les yeux de Lore errent, en quête d'aide. Maman est proche, mais elle ne bouge pas. Les autres gosses baissent la tête. Sur l'image du mur d'en face, on voit Jésus avec ses disciples. En couleurs tendres, Jésus serre l'épaule de Jean d'une main, et de l'autre lui montre le chemin. Lore voudrait tendre ses bras vers son père. Mais soudain, ils sont tout courts, des moignons seulement, sans mains. Et papa est à une distance infinie, les enfants ne sont plus des enfants mais des décorations alignées sur sa poitrine.

Lore a le sentiment d'être entourée d'une caisse où sa personne disparaît quand la situation devient tendue. Elle manœuvre soigneusement sa caisse dans les escaliers et sur les sols, c'est difficile de progresser dans ce véhicule lourdaud, mais il vous protège. Vers le bord supérieur, elle peut guigner à travers des fentes étroites et explorer les environs comme avec des projecteurs. Elle constate que les autres membres de la famille se sont aussi procuré des caisses. Egalement avec des fentes étroites à hauteur d'yeux. Ces caisses circulent discrètement à travers la maison, comme si elles n'existaient pas. En haut, les projecteurs se croisent sans se saluer. Les caisses s'adaptent aux besoins des divers habitants. La caisse mère est sans caractéristique propre et glisse comme s'il n'y avait pas de mère dedans. Elle traverse tout sans bruit, on ne peut pas la saisir; ce qui est dedans reste totalement invisible, on peut chercher tant qu'on veut, on ne l'atteint pas, même si à l'extérieur trois ou quatre gosses s'accrochent à la caisse. Le père est caché dans une caisse de grande taille. Elle est en forme de tube, étroite et pauvre en air; les fentes sont placées très haut, à cette altitude, les projecteurs peuvent surtout saisir ce qui se trouve à grande distance alors que leur faisceau ne touche pas du tout le sol. Le plus grand des frères court en tous sens avec une caisse montée sur échasses, ce qui lui procure, à hauteur de tête, un sentiment de liberté semblable à celle des nuages. Les autres le voient passer comme un être surnaturel, aucun d'entre eux ne sait marcher avec des échasses. Les plus petits sont enveloppés dans des membranes transparentes qui enserrent leur corps et ressemblent à une seconde peau. On ne voit pas ces peaux, si bien que les plus grands et les plus forts ne peuvent pas les arracher car de l'extérieur les petits ont l'air de ce que les grands souhaitent qu'ils soient: naïfs, clairs, confiant et ouverts comme si on pouvait les toucher en tout temps.

Traduction Gilbert Musy

Das gefrorene Meer, (La mer gelée) Joudith Giovanelli-Blocher, roman, Pendo, Zurich 1999.

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