Le monde politique et économique se prépare mollement à ce qu’il appelle la «transition énergétique», aimable euphémisme qui évite d’offusquer une opinion publique peu encline à réduire son train de vie. On lui fait donc croire que le remplacement des énergies fossiles par les énergies renouvelables suffira à résoudre la crise environnementale, ce qui est loin d’être le cas.

Substituer le soleil, le vent, les marées, la géothermie et les déchets biologiques au pétrole, au gaz, au charbon, aux schistes et à l’uranium, c’est techniquement réalisable depuis quelques années. C’est aussi nécessaire pour éviter une catastrophe climatique et pour préserver des ressources menacées d’épuisement, que la Terre a mis des centaines de millions d’années à produire. Cependant, cette opération urgente et relativement indolore se heurte à la résistance acharnée des multinationales – Shell, Exxon, BP et compagnie – qui veulent continuer à s’enrichir en pillant le sous-sol et en polluant le globe, tout en nous chantant une version modernisée de «Tout va très bien, Madame la Marquise». Face à leur formidable puissance, les pouvoirs politiques paraissent hésitants et faibles, prompts à céder à leurs lobbies et à leurs générosités intéressées. La bataille pour les énergies propres est loin d’être gagnée.

Mais la mutation énergétique ne suffira pas à sauver le monde. Elle n’est qu’un des volets de la révolution écologique qui va très probablement, bon gré, mal gré, transformer nos existences d’Occidentaux privilégiés.

Sous nos yeux inattentifs se joue actuellement le premier acte de ce qui risque de devenir une tragédie mondiale. L’empoisonnement à vaste échelle des sols et des eaux douces principalement causé par les nombreux produits chimiques qu’y déversent les zélateurs de l’agriculture intensive et les industries, l’acidification accélérée des océans qui risque de tarir une grande partie de nos sources d’oxygène et de nourriture, la destruction de la forêt tropicale, autre poumon vert du globe, compromettent la survie de l’humanité. S’y ajoute la pollution de l’air qui met en péril la santé de milliards de personnes et les intoxications – dangereuses pour chacun, mais surtout pour les enfants – provoquées par d’innombrables poisons chimiques, agents conservateurs, émulsifiants, édulcorants, exhausteurs de saveurs, colorants et résidus de médicaments, indispensables auxiliaires de la grande industrie alimentaire.

Et pourquoi tous ces malheurs? Parce que, depuis les années 1980, les pays riches, ainsi que les «élites» des pays pauvres, ont été pris d’une véritable frénésie de consommation, tandis que l’appât du gain maximal à court terme ne connaissait plus de borne.

Il faut se rendre à l’évidence: notre maison commune, la Terre, ne peut plus satisfaire toutes les convoitises des uns en laissant les autres – la grande majorité – dans le dénuement. Un rééquilibrage est inévitable.

Conjugué avec la fin de la surexploitation des ressources, ce rééquilibrage se traduira inévitablement par une diminution de notre niveau de vie et par l’assainissement de nos habitudes de consommation. Nous nous habillerons plus chaudement en hiver pour abaisser de quatre degrés la température de nos logements; nous réapprendrons à supporter la chaleur de l’été; nous mangerons moins de viande et de produits exotiques, nous nous habituerons à utiliser les transports en commun ou à nous déplacer à pied, à voyager moins loin et moins souvent, à ralentir le renouvellement de notre garde-robe, à faire réparer nos vieux appareils au lieu de les jeter… La plupart de ces changements amélioreront notre santé et notre qualité de vie. Ils seront facilités par la disparition de la publicité incitative, celle dont le matraquage puéril et incessant excite ou même engendre nos désirs, nous poussant à l’achat et au gaspillage.

Cette donne inédite ne doit pas nous faire peur: c’est une bonne nouvelle! En effet, la mutation écologique générera de très nombreux emplois qualifiés. Elle diminuera l’influence antidémocratique des grandes puissances financières. Elle favorisera la solidarité, la spiritualité et la recherche du bonheur. La croissance économique et le progrès ne cesseront pas, mais seraient moins spéculatifs, moins égoïstes, plus sains, plus humanistes; bref, nous entrerons dans l’ère de la «sobriété heureuse», pour citer la belle expression de l’agriculteur-écrivain Pierre Rabhi, reprise par le Pape François dans sa récente encyclique «Laudato si». Il n’est pas question de revenir à un âge d’or qui n’a d’ailleurs jamais existé, mais d’innover intelligemment, sans renoncer aux progrès récents dans le domaine de la communication, des soins médicaux ou de la science appliquée en général.

Ces changements nous inquiètent? C’est bien compréhensible, mais avons-nous vraiment le choix? À moins que, hypothèse fort improbable, les scénarios de la grande majorité des spécialistes soient erronés, nous n’y échapperons pas. Préparons-nous donc de bon cœur à cette mutation!

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