«Son meurtre est digne des pires heures de la Guerre froide», pour Le Point, dont l’analyse est étayée par celle de parlementaires sud-coréens soi-disant informés par les services de renseignement de Séoul: le demi-frère de Kim Jong-un aurait bien été «assassiné» «avec des aiguilles empoisonnées» par deux femmes membres des services secrets de Pyongyang qui seraient d’origine vietnamienne, à l’aéroport de Kuala Lumpur, en Malaisie, croient savoir la chaîne TV Chosun et l’agence sud-coréenne Yonhap. On ne peut s’empêcher de penser au parapluie bulgare, mais à ce stade, si le «grand leader» semble avoir «repris les purges familiales», selon Libération, une autre version des faits circule déjà, avancée par le quotidien malaisien The Star: «Il aurait été victime d’un jet de produit liquide lancé à la tête et aux yeux.»

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Tout cela reste à prouver, si ça l’est un jour après ce cafouillage médiatique savamment entretenu dans un but qui paraît aussi évident que dans un film de James Bond: cacher la vérité. Les agents secrets auraient exécuté un ordre du dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, dont on connaissait les échauffements vis-à-vis de l’encombrant Kim Jong-nam, 45 ans, en «disgrâce» depuis plusieurs années: «L’aîné joufflu des Kim était considéré par les services sud-coréens comme un poids plume de la politique nord-coréenne.»

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Le magazine français, via l’AFP, cite plusieurs sources intéressantes. On sait que Kim Jong-nam était «opposé», comme son père (?), «à la transmission héréditaire à une troisième génération de la famille», ainsi qu’il l’avait déclaré lors d’entretiens donnés à la chaîne japonaise Asahi TV et à un journal du même pays en 2011. Peu après, il avait aussi émis «des doutes», dans le Tokyo Shinbun, «sur les capacités de son jeune frère» maintenant au pouvoir à Pyongyang.

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La même année, l’hebdomadaire moscovite Argumenty i Fakty avait rapporté que Kim Jong-nam «avait des difficultés financières après s’être vu couper les vivres par Pyongyang» et, dans un entretien accordé à la télévision finlandaise Yle, «ce jeune homme à l’oreille percée avait qualifié son oncle Kim Jong-un de «dictateur» et soutenu que son père n’était pas vraiment intéressé par la politique».

Ses amis le surnommaient «Fat Bear», gros nounours, parce que sa silhouette s’était «quelque peu empâtée […] et parce que c’est la traduction du nom chinois «Pang Xiong» qu’il porte sur un de ses faux passeports. Blouson fantaisie, lunettes de soleil, casquette américaine sur la tête et bracelet voyant au poignet droit…»: en 2007, Paris Match en avait brossé un roboratif portrait, qu’il republie aujourd’hui. Où l’on apprend, entre mille et une autres anecdotes, que «dès son enfance, digne d’un mélo à la sauce nord-coréenne, l’aîné des Kim [avait] reçu une éducation d’élite le prédestinant à devenir un jour le dirigeant de son pays.»

L’histoire en a décidé autrement. Il a certes «été très choyé», comme l’écrit Pascal Dayez-Burgeon dans «La Dynastie rouge» (Editions Perrin, 2014). «En 1995, il est bombardé général à quatre étoiles, avec le titre officiel de «camarade général», rappelle Libé. Et «à plusieurs reprises, son père lui a juré qu’il lui offrirait la Corée», avant que «ses habitudes d’enfant gâté, ses frasques de play-boy alcoolisé» et «son anticonformisme» ne finissent par le rattraper, comme un point noir à effacer dans la dynastie des Kim. Celle dont le Daily Telegraph présente un passionnant arbre généalogique et la BBC une histoire de la déliquescence qui a conduit au rejet complet du renégat de Pyongyang.

En attendant, la KBS World Radio sud-coréenne annonce ce mercredi matin dans son langage très châtié que Séoul juge les choses de cette manière: si le régime de Kim Jong-un a «perpétré» un crime «et que cela était confirmé, il s’agirait d’un exemple montrant littéralement son atrocité et son inhumanité». Et d’ajouter «que le gouvernement sud-coréen est conscient de la gravité de cet acte».

Rien de vraiment nouveau sur ce front-là, donc… Pour l’heure, on se contentera d’apprendre de la même source que «Séoul suit de près l’évolution de la situation». Une autopsie du corps devrait être pratiquée ce mercredi. Selon l’agence Yonhap, «l’hôpital de Putrajaya, où se trouve le corps de Kim Jong-nam, demi-frère du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, subit actuellement les assauts» de la presse: «Des journalistes locaux et envoyés spéciaux de la presse étrangère sont en train de camper devant la morgue de cet établissement, conduisant ce dernier à renforcer la sécurité afin d’empêcher l’accès aux journalistes.» Qui tentent, bien sûr, d’en savoir davantage. Pas sûr qu’ils soient satisfaits sous peu.

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