Quelques semaines à peine après mon arrivée au ministère, le ton est donné: je reçois une lettre du Canard Enchaîné qui me plonge dans un état de stupeur. Je voudrais la reproduire ici, sans coupe ni modification d'une virgule, pour que le lecteur peu au fait des ressorts secrets de la vie médiatique puisse mesurer le degré d'inquisition auquel on se trouve parfois exposé dans la vie publique:

«Monsieur le Ministre, Je souhaiterais obtenir quelques précisions concernant votre installation, ainsi que celle de votre famille, dans les locaux du Ministère de l'éducation nationale.

Possédez-vous une estimation du coût des travaux (peintures, électricité, réfection des planchers, câblage informatique) nécessaires au transfert, au rez-de-chaussée du ministère, du bureau du ministre et d'une partie de ses collaborateurs?

Le logement de fonction – appelé Hôtel de Breteuil – que vous avez choisi d'occuper accueille aussi, selon mes informations, des personnes ne faisant pas partie de votre proche famille, nurse, correspondante anglaise, sœur de Madame Ferry. Leur présence dans ces locaux est-elle provisoire ou liée à la durée du ministère?

Possédez-vous une estimation des dépenses et des travaux effectués pour adapter l'Hôtel de Breteuil à la vie familiale: réaménagement de la cuisine, câblage télévisuel, achat de lits, literie de satin, etc.? Pouvez-vous m'indiquer sur quelle ligne budgétaire sont imputés ces frais?

En raison de nos délais de bouclage, je vous serais très reconnaissant de me faire parvenir une réponse avant 19 heures, ce lundi 1er juillet. En vous remerciant, je vous prie d'agréer… etc.»

Détail intéressant: la date qui figure en haut du document est la même que celle du bouclage du journal: 1er juillet 2002. Il s'agit de ne laisser, autant que faire se peut, aucun délai, aucun temps de réflexion à celui qu'on tente de piéger. Dans cette perspective, j'aime tout particulièrement la fin de la lettre. Elle me rappelle le moment où, dans les films noirs de mon enfance, le maître chanteur laisse tomber d'une voix caverneuse une phrase du genre: «Vous avez deux heures pour réunir la somme en petites coupures, après quoi nous commencerons à exécuter les otages…»

Que faire? Première réaction, envoyer balader ce monsieur… Il est clair, en effet, que ses questions reposent sur quelque délation: les allusions à ma belle-famille, à une «literie de satin» payée par le ministère ou à une nurse supposent une malveillance qui vient forcément de l'intérieur. Elles n'en sont pas moins mensongères: les fameux draps, qui ne sont d'ailleurs pas en satin – mais le seraient-ils que je vois mal en quoi cela regarderait la presse ou heurterait la morale – sont un cadeau de mariage et n'ont nullement été achetés par le ministère. Nous n'avons pas de nurse, mais, comme beaucoup de familles, une jeune fille au pair, et la correspondante anglaise se réduit à n'être qu'une petite Américaine de 10 ans, amie de ma fille aînée, qui est venue passer en tout et pour tout deux jours chez nous en attendant de reprendre son avion pour San Francisco. Aucune de mes belles-sœurs n'habite ni n'a jamais habité avec nous, et le reste des ragots dont dispose Le Canard est du même acabit: le premier imbécile venu peut comprendre que le prétendu «transfert» (?) de mon bureau du premier étage au rez-de-chaussée coûte très exactement zéro franc zéro centime au contribuable, pour la bonne et simple raison que le choix d'un bureau plutôt que d'un autre ne change rigoureusement rien en termes de coût. […] Quant à la résidence, elle est, par définition même, un logement de fonction destiné à accueillir le ministre et sa famille: nous ne prévoyons d'y faire aucune dépense particulière, hors la remise en état qui a déjà été ordonnée et budgétée par mon prédécesseur depuis plus d'un an.

J'ai donc bien envie de traiter ces menaces comme elles le méritent, c'est-à-dire par le plus total mépris. J'en fais part à Agnès Evren, mon irremplaçable chef de cabinet, ainsi qu'à Marie-Caroline [ndlr: son épouse] dont l'avis m'importe plus qu'aucun autre. Elles parviennent à m'en dissuader, faisant valoir qu'en refusant de répondre j'aurais inévitablement l'air d'avoir quelque chose à cacher. Soit. Mais dans ce cas, autant que l'auteur de la lettre vienne sur place pour mesurer de visu l'inanité de ses questions. A 13 heures, il est devant moi. Un bloc-notes et un stylo à la main, il tente désespérément de suivre les câbles électriques qui passent sous le parquet du bureau Jules Ferry que la plupart des ministres, depuis plus d'un siècle, ont fait leur. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi il fait une telle fixation sur la connectique. Il me fait part à plusieurs reprises, avec un air soupçonneux, de sa conviction intime selon laquelle le fait d'avoir un téléphone et un ordinateur dans ce bureau est certainement ruineux. Il me faut un bon quart d'heure pour lui faire comprendre que, lors même que je choisirais une autre pièce, celle-là serait de toute façon occupée par un de mes collaborateurs, et en toute hypothèse équipée d'un téléphone…

L'argument étant peu réfutable, il finit par l'emporter. Reste la résidence, où je l'emmène pour une visite guidée. Dévastée par un incendie en 1986, elle n'a jamais été parfaitement remise en état. Le toit fuit, provoquant de nombreux dégâts des eaux qui ont progressivement rendu l'hôtel particulier inhabitable. Seul le rez-de-chaussée est à peu près présentable. Lang a déjà acté la réhabilitation complète, et je suis pleinement d'accord avec lui sur la nécessité réelle de ces dépenses – qui vont cependant m'obliger à subir des travaux pendant plus d'une année. […]

A 14 heures, notre fin limier quitte les lieux… sans avoir rien trouvé d'anormal bien sûr. Il n'y aura donc pas d'article sur ma «nurse», mes «draps de satin», ma belle-sœur, ni sur les prétendues dépenses afférentes à nos diverses installations, pour la bonne et simple raison que tout cela repose sur du vent. Il n'empêche: Le Canard se rattrapera par la suite en faisant tout pour donner de moi l'image d'un «salonnard», «mondain» et «friqué» – car, on l'a compris, c'est bien entendu pour commencer à construire ce cliché que le journaliste s'est déplacé.

On inventera de toutes pièces que j'ai voulu aller à Porto Alegre en avion privé et qu'«on» s'y est opposé (l'amusant est que c'est exactement l'inverse: j'ai choisi de prendre un avion de ligne alors qu'on me pressait, en raison d'un emploi du temps quasi impossible, d'avoir recours à un transporteur privé), que «les Ferry roulent en Rolls» (confusion totale: il s'agit de la voiture d'un professeur de médecine venu au ministère recevoir une Légion d'honneur), que ma femme s'est fait installer une salle de sport (ce qui, bien entendu, est littéralement surréaliste mais sera néanmoins repris en boucle, sans vérification aucune, plus d'une centaine de fois dans la presse!), que j'ai acheté sur les fonds du ministère une voiture à Marie-Caroline (ce qui, de nouveau, est sans aucun lien, même embryonnaire, avec une quelconque réalité autre que fantasmatique): pendant deux ans, nous n'aurons pratiquement pas une semaine de répit. La seule différence avec la scène primitive où l'on m'envoie un détective, c'est que, désormais, Le Canard ne prendra même plus la peine de vérifier ses pseudo-informations.

Des amis, des membres de ma famille me pressent parfois de «faire quelque chose». Ils observent, à juste titre, que ces ragots sont souvent repris par la presse «normale» où ils font des ravages. Dans un style populo-poujadiste que je croyais réservé à l'extrême droite, des journalistes de Libé m'accusent d'acheter «des costumes à 5000 euros», d'avoir touché des «indemnités de 3000 euros» pendant des années comme président du CNP. D'autres prétendent que j'ai reçu des droits d'auteur pour ma Lettre à tous ceux qui aiment l'école, etc. Là encore, on nage en plein délire, les chiffres sont totalement fantaisistes, et je ne touche bien évidemment pas de droits d'auteur sur un document officiel du ministère, mais, chaque fois, la question se pose: faut-il démentir, exhiber des preuves, ou au contraire laisser courir au risque de voir l'image détestable et détestée de la mondanité arrogante se mettre irréversiblement en place dans une partie non négligeable de l'opinion?

Quand on le vit réellement, personnellement, le choix n'est pas aussi simple qu'on le croit. Mais la vérité, c'est que tout démenti est à peu près impossible, voire nuisible: d'abord parce qu'une fois la «brève» publiée le mal, de toute façon, est fait; ensuite parce que les propos d'un ministre n'ont aucun poids par rapport à la désinformation initiale: seule cette dernière est un scoop et seul le scoop intéresse. Faire un communiqué ne sert donc à peu près à rien, ou pire, le plus souvent, il ne fait qu'amplifier la rumeur: ceux qui n'étaient pas encore au courant le deviennent, et chacun croit savoir qu'il n'y a pas de fumée sans feu… […]

Une fois pourtant, mais c'est par pur hasard, j'aurai l'occasion de tordre le cou à un de ces mensonges absurdes: il s'agit de la voiture que j'aurais fait acheter par le ministère pour Marie-Caroline. Laurent Ruquier s'est emparé de ce qu'il croit en toute honnêteté être une «info» du Canard pour en faire ses choux gras. Depuis plusieurs semaines déjà, il commente l'«affaire» sur Europe 1 avec ses habituels complices, sans se rendre compte qu'il fait des dégâts terribles dans l'opinion: certains de ses invités insultent ma femme dans des termes assez orduriers («Cette salope dépense notre fric», etc.), et des millions de gens sont, à juste titre d'ailleurs, scandalisés à l'idée qu'un ministre dilapide l'argent de l'Etat pour un membre de sa famille qui n'est pas un personnage public. Comme toujours en France, le débat prend de la hauteur, et j'entends ici ou là des intellectuels, des journalistes entamer le plus sérieusement du monde à partir de cette rumeur idiote des discussions d'une belle altitude sur les lignes de démarcation que les politiques ne devraient pas franchir, sur la confusion des rôles, sur les rapports entre la «sphère privée» et la «sphère publique», etc.

Bref, l'incident prend des proportions et fait bientôt le tour de France. Un matin, tôt, alors que je viens d'être interviewé par Jean-Pierre Elkabbach sur Europe, je lui demande s'il peut au moins faire savoir à Ruquier que l'information est fausse, tout simplement fausse. Elkabbach me prend au mot: justement, Ruquier est en train d'enregistrer son émission dans un studio voisin… Avant que j'aie pu me rendre compte, il pousse une porte et je me retrouve propulsé en direct au milieu du petit cercle d'«On va s'gêner». Ruquier est fair-play: il me donne aussitôt la parole, m'écoute, et, ce qui est plus rare encore, reconnaît son erreur et termine par un «plan sur le bec» du Canard. Pierre Bénichou, comme d'habitude, brille par son esprit. Mais à mon grand étonnement, entre deux blagues, il prend avec beaucoup de gentillesse la défense de Marie-Caroline.

Au passage, il fait justice d'une autre rumeur également grotesque, qui occupe alors le devant de la scène: celle selon laquelle ma Lettre à tous ceux qui aiment l'école aurait représenté un coût exorbitant, alors qu'il s'agit non seulement d'un travail d'information plus que légitime en direction des enseignants, mais, en outre, de l'opération, comparée à de nombreuses autres du même ordre, la moins chère depuis vingt ans! Même un bulletin officiel, auquel personne n'aurait rien trouvé à redire, aurait coûté davantage que cette Lettre pour la bonne et simple raison que la moitié du prix de chaque exemplaire vendu en librairie revient au ministère, l'autre moitié allant à l'éditeur. Bref, la vérité l'emporte et, pour une fois, je sors victorieux de cette épreuve qui commençait à nous miner le moral. Elle touchait à ce qu'on aurait appelé l'«honneur»… en d'autres temps il est vrai.

Je n'aurai pas toujours autant de chance, je pourrais en citer des dizaines d'exemples. Mais peu importe ici. Par-delà même la victoire tous azimuts de la logique technicienne de l'audimat qui monte en épingle et transforme en affaire d'Etat des incidents minuscules ou dérisoires, ce qui a changé, en vingt ou trente ans, c'est assurément l'extraordinaire progression du goût pour la personnalisation des débats. Pourquoi, après tout, s'intéresser plus aux draps du ministre, aux copines de ses filles ou à leur baby-sitter qu'à ses projets politiques? S'il y avait malversation, détournement de fonds ou abus de biens publics, je le comprendrais à 100%. Mais quand ce n'est pas le cas, que signifie cet acharnement sur les personnes? […]

Malgré l'apparence, ces quelques menus exemples ne visent pas à condamner tel ou tel. Car, à mes yeux, nous sommes tous responsables de cette dérive hyperindividualiste, tous friands de rubriques people, des «en hausse/en baisse/en panne/en forme», et de ces «brèves» qu'on nomme si volontiers des «indiscrets» et qui ne sont, pour l'essentiel, que des variations sur ce que les Américains nomment le gossip.

Les ragots, les médisances ont bien entendu toujours existé. Ce qui est nouveau, peut-être, c'est qu'on les a élevés au rang d'un genre littéraire qui tend à supplanter l'analyse fastidieuse des questions de fond. La raison en est simple, et recoupe d'ailleurs la problématique de l'audimat: l'immense majorité des lecteurs de la presse s'est sans nul doute intéressée bien davantage aux vêtements de Marie-Caroline ou à la longueur de mes cheveux, voire dans les cas les plus exigeants à mes démêlés réels ou supposés avec Chirac, Sarkozy ou Raffarin, qu'à mon programme politique. La remarque n'a rien d'original, j'en conviens volontiers. Elle n'en appelle pas moins à mes yeux une réflexion de fond, sur les causes, d'abord, mais surtout sur les effets qu'une telle mutation induit inévitablement sur le fonctionnement de la vie politique.

Quant aux causes, je crois qu'elles sont aujourd'hui assez connues pour qu'on ne s'y attarde pas: il est clair que, depuis une quarantaine d'années environ, les valeurs de la vie privée n'ont cessé de l'emporter sur celles de la vie publique – et je vois là une des raisons pour lesquelles le couple que nous formons avec Marie-Caroline a suscité un tel déferlement d'articles et même de livres en tout genre. Disons simplement les choses: toute la politique moderne, depuis la Révolution française, pour ne rien dire de ce qui précède, a tenu la vie publique pour infiniment plus importante que la vie privée. En cas de conflit entre les deux, c'est toujours la seconde qu'il fallait sacrifier à la première, comme on le vit dans toutes les guerres qui ont marqué notre histoire. En Mai 68 encore, qui fut pourtant le premier grand mouvement social et politique à mettre en avant les valeurs de l'intimité, la politique reste prioritaire: il s'agit moins de la mettre au service des individus que de parvenir à ce que chacun d'entre eux puisse s'élever du statut de citoyen passif à celui de citoyen actif. Même chez les plus démocrates de nos soixante-huitards, la conviction affichée est que «tout est politique» ou doit le devenir. […]

Or la révolution que nous sommes en train de vivre depuis quelques décennies, souvent sans même en prendre conscience, va à l'inverse: aujourd'hui, pour l'immense majorité des individus, ce qui fait le sens véritable de l'existence, ce qui lui donne sa saveur et son prix, se situe pour l'essentiel dans la vie privée.

* «Comment peut-on être ministre? Essai sur la gouvernabilité des démocraties», Luc Ferry, Plon, 296 p.

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